Le soleil des Scorta

par

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Laurent Gaudé

Laurent Gaudé est un
écrivain français né en 1972 dans le
14e arrondissement parisien de parents psychanalystes. Il conserve
de son enfance un souvenir heureux ; la transmission, importante dans sa famille, qui lui donne le
sentiment rassurant d’appartenir à un clan,
sera un des thèmes de son œuvre avenir. Côté art, ses parents l’initient au théâtre et malgré de lourds problèmes
en orthographe, le jeune homme choisit la voix des lettres, jusqu’à la maîtrise à l’université Paris 3 – son mémoire
portant sur le thème du combat dans
la dramaturgie contemporaine française annonce la couleur de certains de ses
récits à venir – et un DEA d’études
théâtrales
dont le mémoire porte plus généralement sur le conflit dans le théâtre contemporain. Il
prépare l’agrégation en 1996 mais ne
se sent pas attiré par l’enseignement ; il écrit sa première pièce cette
année-là, Onysos le furieux, monologue épique qui ne sera représenté sur
scène qu’en 2000. Entretemps le jeune
écrivain est entré dans le monde des lettres avec une pièce intitulée Combat
de possédés
, parue en 1999 chez Actes
Sud
, éditeur auquel il restera fidèle. Cette pièce largement inspirée de
Bernard-Marie Koltès est traduite en allemand et jouée à Essen. Si Laurent
Gaudé poursuit sa carrière de dramaturge quasiment sans discontinuer entre 1999
et 2014, faisant paraître treize pièces chez Actes Sud, c’est surtout avec ses
romans qu’il a conquis un large public.

En 2001, il fait paraître Cris, son premier roman, toujours
sur le thème du combat puisque le cadre en est la Première Guerre mondiale. Loin du récit historique, l’écrivain se
focalise sur les drames intérieurs,
les émotions ressenties par les combattants, la fraternité qui les lie. La narration varie entre le cœur des
combats et l’arrière, à travers le personnage de Jules, permissionnaire
poursuivi par les voix de ses compagnons d’armes. La figure de l’Homme-cochon,
un soldat devenu fou qui se joie des éclats d’obus et des balles, se distingue
particulièrement. Le jeune écrivain dans ce premier récit livre un texte incantatoire d’une grande densité sonore. L’année suivante il
connaît le succès avec
La Mort du roi Tsongor, prix Goncourt des lycéens et prix
des Libraires. Dans une Antiquité fictive, on fête les fiançailles de Samilia,
la fille du roi Tsongor, roi de Massaba, avec le prince Kouamé. Survient Sango
Karim, qui s’accrochant à une ancienne promesse souhaite se lier à la princesse.
Dès lors une guerre est déclenchée entre les deux prétendants, à laquelle le
vieux roi croit remédier en se donnant la mort. Avant de rendre son dernier
soupir, il confie à Souba, son plus jeune fils, la tâche de lui élever sept tombeaux le représentant. Deux
récits s’entremêlent par la suite, l’un épique
autour des combats sans fin pour la main de Samilia, l’autre initiatique autour du jeune Souma, en
quête de spiritualité et de vérité.

En 2004
c’est la consécration pour Laurent Gaudé qui remporte le premier prix Goncourt des éditions Actes Sud
avec Le
Soleil des Scorta
, l’histoire d’une famille de Montepuccio dans les
Pouilles, dont la lignée est marquée par opprobre à l’origine, en raison de ce
qu’on a considéré comme un viol commis par un aïeul, ensuite lynché. Cette saga familiale illustre la solidarité d’un clan qui parvient à
transcender les défauts individuels, fondé sur la transmission. Laurent Gaudé évoque ainsi le poids de l’héritage familial, dans l’atmosphère étouffante d’une
Italie du Sud brûlée par le soleil. Avant même l’attribution du prix Goncourt,
le roman rencontre un très beau succès de librairie. Les Scorta auront essayé
de fuir leur destin en tentant d’émigrer aux États-Unis, sans succès, et c’est
de mêmes illusions que se nourrissent les personnages d’Eldorado en 2006,
roman de l’exil et de l’espoir où Laurent Gaudé entrecroise quatre destins
autour du drame de l’émigration
clandestine
entre l’Afrique du Nord et la petite île de Lampedusa, à
travers notamment le personnage de Salvatore Piracci, commandant chargé de la
surveillance des frontières maritimes et de l’interception des bateaux chargés
d’émigrés, lequel voit sa vie bouleversée par une femme qu’il rencontre sur
l’une des embarcations. L’écrivain permet ici d’incarner dans une tragédie
concrète un fléau que l’on appréhende mal, ordinairement traduit en chiffres
abstraits.

En 2007
Laurent Gaudé publie un recueil de
quatre nouvelles
conçues entre 2000 et 2007. Dans la nuit Mozambique est
nourri des thèmes qui se déploient dans les œuvres précédentes de l’auteur. Ses
personnages, vivant à des époques diverses et aux quatre coins du monde –
Lisbonne, Saint-Malo, New York ou Maputo, la capitale du Mozambique –, souvent
hantés par des êtres qu’ils ont connus autrefois, revisitent leurs illusions alors qu’ils sont confrontés à la souffrance, la guerre, la maladie et la
mort. Cette exploration de l’âme humaine, qui donne lieu à un questionnement sur la violence, est
soutenue par une voix pleine d’empathie et d’une puissante oralité. La
Porte des Enfers
, roman paru l’année suivante, expose une violence crue
à travers la vengeance d’un homme,
qui survient en 2002, et qui trouve son explication à l’occasion d’une analepse :
en 1980, Pippo, son fils de six ans, meurt après avoir reçu une balle perdue
lors d’une fusillade. Matteo, le père, est alors chargé par son épouse Giuliana
d’une mission cruelle : faire revenir leur fils ou le venger. Le roman est
marqué par une longue et littérale descente
aux Enfers
du héros.

Laurent Gaudé romance la tragédie de Katrina
survenue à la Nouvelle-Orléans dans Ouragan en 2010, nouveau roman choral dans un décor apocalyptique où les personnages,
confrontés à la fureur des éléments, vivent également une nuit intérieure,
chacun se retrouvant confronté à sa vérité intime au milieu du chaos, alors que
les repères sociaux et moraux vacillent et que l’orgueil humain est battu en
brèche par une planète qui soudain se manifeste à une échelle inhumaine. Pour
dire le drame de ces Noirs des quartiers pauvres qui n’ont pas su ou pas pu
s’enfuir, l’écrivain déploie une écriture
emphatique
et incantatoire à
nouveau. En 2011, nouveau recueil de
nouvelles avec Les Oliviers du Négus, qui repose sur une
alternance entre présent et passé, de la Rome antique à aujourd’hui, et des
personnages, vivant en Italie ou en Afrique, confrontés à la proximité de la
guerre et de la mort, dans des textes à l’atmosphère étouffante et au souffle
épique. En 2012 Laurent Gaudé se
fixe dans l’Antiquité et réécrit l’épopée d’Alexandre en centrant Pour
seul cortège
autour de la
mort du grand homme, dont le destin et le rayonnement sont évoqués à travers
les voix entrecroisées des vivants et des morts dans un style toujours épique
et poétique, et les manigances qui la suivent, à coup d’alliances et de luttes
entre les généraux qui se disputent l’Empire.

 

Laurent Gaudé est l’exemple d’un écrivain contemporain
au style ciselé, exigeant, dont les
œuvres, largement traduites, articulées autour de combats armés ou intimes, mêlant poésie et souffle épique,
ont su conquérir à la fois l’aval de ses pairs et un vaste lectorat

 

 

« Tu n’es rien, Elia. Ni moi non plus. C’est la famille qui
compte. Sans elle tu serais mort et le monde aurait continué de tourner sans
même s’apercevoir de ta disparition. Nous naissons. Nous mourons. Et dans
l’intervalle, il n’y a qu’une chose qui compte. Toi et moi, pris seuls, nous ne
sommes rien. Mais les Scorta, les Scorta, ça, c’est quelque chose. »

 

Lorsque le soleil règne dans
le ciel, à faire claquer les pierres, il n’y a rien à faire. Nous l’aimons trop
cette terre. Elle n’offre rien, elle est plus pauvre que nous, mais lorsque le
soleil la chauffe, aucun d’entre nous ne peut la quitter. Nous sommes nés du
soleil, Elia. Sa chaleur nous l’avons en nous. D’aussi loin que nos corps se
souviennent, il était là, réchauffant nos peaux de nourrissons. Et nous ne
cessons de le manger, de le croquer à pleines dents. Il est là dans les fruits
que nous mangeons. Les pêches. Les olives. Les oranges. C’est son parfum. Avec
l’huile que nous buvons, il coule dans nos gorges. Il est en nous. Nous sommes
les mangeurs de soleil.

 

Laurent Gaudé, Le Soleil des Scorta, 2004

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