Le Tiers Livre

par

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François Rabelais

Origines, formations et publications

 

François
Rabelais est un écrivain français né probablement en 1483 mais possiblement en 1494
dans la propriété de son père, avocat royal, près de Chinon, dans l’ancienne
province de Touraine (aujourd’hui en
Indre-et-Loire) où il passe son enfance et son adolescence. Beaucoup d’éléments
biographiques concernant sa vie sont sujets à caution mais on situe les débuts
du futur écrivain comme novice chez les
cordeliers
de la Baumette, près d’Angers, en 1510 ou 1511, puis moine à Fontenay-le-Comte (Vendée
actuelle). Toujours soucieux de puiser une connaissance directe à partir de
sources anciennes, le jeune homme s’intéresse au grec, ce qui est alors mal vu dans l’ordre. Chez les bénédictins de Maillezais (toujours en
Vendée) il rencontre un milieu plus favorable à sa curiosité et peut librement
s’intéresser à la littérature grecque.

En 1530 Rabelais défroque pour étudier la médecine
à la prestigieuse université de Montpellier,
discipline à laquelle il avait sans doute préalablement été initié car il est
très vite reçu bachelier et se met à enseigner, se faisant commentateur des
textes grecs d’Hippocrate ou de Galien. Il sera reçu docteur en médecine en 1537 à la faculté de Lyon. Dès 1532 il pratique la médecine à l’hôtel-Dieu de la ville où
il se lie à des hommes de lettres, poètes et imprimeurs. Dès lors le médecin va
développer une double activité
éditoriale
, faisant paraître des ouvrages
savants
à côté d’œuvres facétieuses,
mais pas seulement, puisque l’auteur s’y livre plaisamment à de nombreuses
réflexion sur l’éducation, la guerre comme la religion. Cette année de 1532 il publie ainsi des éditions
savantes des médecins grecs qu’il a l’habitude de commenter ; et par
ailleurs, sous le pseudonyme d’Alcofrybas
Nasier
, sa première œuvre de fiction, Pantagruel – le titre complet est
Les
horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel Roi
des Dipsodes, fils du Grand Géant Gargantua
–, un roman
populaire, fantastique, burlesque et satirique racontant les exploits du géant
éponyme
sous la forme d’une parodie des romans de chevalerie, en
partant de l’enfance et de l’éducation du héros jusqu’à la guerre qu’il mène
contre les Dipsodes, menés par le géant Loup Garou, qui ont envahi la terre
d’Utopie, royaume de son défunt père. Dans ses aventures Pantagruel est
accompagné par un personnage pittoresque qui lui sert de faire-valoir, Panurge,
un étudiant pervers, escroc, paillard, qui se distinguera notamment dans le Quart
livre
en jetant un mouton à la mer, rejoint par son troupeau.

Entre 1534 et
1536 puis 1539 et 1541, Rabelais, accompagnant de hauts personnages – l’évêque
Jean du Bellay et son frère le gouverneur Guillaume de Langey –, fait plusieurs
séjours à Rome où il observe les
intrigues de la cour qui entoure le pape, diverses manœuvres diplomatiques mais
encore les frictions entre l’empereur Charles Quint et le roi de France. Il en
profitera aussi pour se faire absoudre par le pape pour son apostasie.

En 1535 il publie son deuxième roman, Gargantua,
sous le titre de
La vie très horrifique du grand
Gargantua, père de Pantagruel, jadis composée par M. Alcofribas abstracteur de
quintessence. Livre plein de Pantagruélisme
. L’œuvre remonte le temps par rapport
au précédent volume et se focalise sur l’éducation du géant Gargantua, père de
Pantagruel, puis sur ses exploits guerriers contre un voisin belliqueux, le
fameux roi Picrochole qui donne son nom aux absurdes guerres picrocholines.
Ce n’est qu’onze ans plus tard que paraît
Le Tiers Livre, en 1546, qui se voit
immédiatement condamné pour hérésie
par la censure. Ce troisième volume
se concentre sur les problèmes matrimoniaux que rencontre Panurge, lequel,
incapable de se décider, part prendre conseil auprès de plusieurs spécialistes
peu avares en paroles aussi sentencieuses que vaines. L’œuvre se distingue par
deux grands éloges qui l’encadrent, celui des dettes et d’une herbe magique
appelée pantagruélion, qui désignerait le chanvre. Cette fois l’ouvrage est
signé du nom de Rabelais qui peut revendiquer ce qui se présente comme une
réflexion sur l’aptitude au savoir et plus généralement la condition humaine,
très inspirée d’Érasme, qui pour sa part était favorable au mariage. Panurge y
apparaît comme un héros moderne dont l’égocentrisme voisine avec une quête
d’identité.

En 1548 paraît une première mouture du Quart
Livre
dont la version complète est publiée en 1552 ; l’écrivain subit à nouveau la censure. Pantagruel et
ses compagnons partent en mer en quête de l’oracle de la Dive Bouteille, aventure
synonyme de recherche d’une épouse pour Panurge aussi bien que d’une quête du
savoir et du sens de la vie. S’ajoute à cette dimension personnelle un tableau
de l’Europe d’alors où l’intolérance mène
à la guerre, Rabelais faisant incarner, semble-t-il, les protestants de Genève
par les « Andouilles » qui se trouvent en conflit avec
Quaresmeprenant, qui a « 
la cervelle en grandeur, couleur, substance,
& vigueur semblable au couillon guausche d’un Ciron masle », et qui
représenterait la Savoie catholique. Les personnages apparaissent dans cette
œuvre aveugles et l’auteur, au gré de ses ouvrages, semble inviter de plus en
plus son lecteur au scepticisme, un
effort critique s’avérant toujours indispensable pour bien juger des thèses
défendues par divers partis.

Posthumément
paraîtra aussi un Cinquiesme Livre, d’abord dans une version partielle en 1562
puis complétée en 1564. Ce tome raconte la suite et la fin de la navigation de
Pantagruel et de ses compagnons jusqu’à leur initiation. Ce volume résulterait
d’un montage opéré par des éditeurs à partir de brouillons de Rabelais.

 

Regards transversaux sur les œuvres : thèmes majeurs,
influences et langue

 

François Rabelais
est l’auteur d’une œuvre polymorphe, jouant sur de très nombreux registres,
dont le double dessein – divertir et donner à penser – apparaît clairement. Les
sources et influences de l’écrivain sont innombrables, puisque Rabelais naît à
une époque où il est encore possible d’avoir « tout lu » comme il l’a
fait, ou presque. On note dans ses écrits l’influence de philosophes : Épicure – après lequel il illustre les
bienfaits du plaisir –, Platon – auquel
il reprend le personnage de Socrate, défendant avec lui la valeur du dialogue
mais parodiant aussi souvent sa pensée –, les stoïciens dont il reprend l’idée d’une collaboration active avec la
Providence –, Aristote – avec lequel
il croit en une perfection de la nature à laquelle il faut se fier –, ou
l’historien néoplatonicien grec Plutarque dont les Œuvres morales et Vies
parallèles
ont beaucoup inspiré les auteurs humanistes. Rabelais est un humaniste dans le sens où il a formé
son jugement grâce à ses « études d’humanité », c’est-à-dire à
travers une lecture attentive des textes
anciens
. La dimension réflexive,
critique
de ses écrits le distinguent des auteurs de fabliaux du Moyen Âge
et Rabelais s’écarte ainsi d’une tradition purement narrative.

Parmi les
thèmes récurrents abordés par Rabelais figure le droit. On ne sait si l’écrivain en a entamé l’étude mais l’on sait
qu’il a fréquenté des juristes parmi lesquels André Tiraqueau
ou Guillaume Budé, des lettres leur étant adressées par lui ayant été
conservées. Le droit dit quelque chose des mœurs d’un peuple et par lui
transite son esprit ; il devient ainsi prétexte à une satire des travers de
l’époque que Rabelais a pu observer parmi les gens de justice. L’écrivain
illustre ainsi l’inutile longueur des procès, la corruption des magistrats et
donc le caractère arbitraire des jugements rendus. L’auteur, fidèle à son
habitude, pose un regard critique sur
les recueils juridiques. Ce regard s’étend au droit canonique (Quart Livre)
comme aux textes médicaux anciens, comme lorsqu’il pourfend dans Le Tiers Livre les thèses de Galien,
notamment finalistes.

 

Autre thème
majeur de la geste rabelaisienne, le savoir,
qui se manifeste notamment dans l’éducation humaniste qu’illustre la formation
de Gargantua et celle que celui-ci privilégie pour son fils, détaillée dans la
lettre qu’il lui envoie dans Pantagruel,
l’incitant à la pluridisciplinarité. Est ainsi mis l’accent sur l’apprentissage
des langues anciennes en s’abreuvant
à la source des textes de l’Antiquité, jugés plus sûrs, et une « méthode active » similaire à celle
que préconisait Érasme à la même période, qui passe par une sollicitation de
l’élève, une incitation au travail par la contemplation du spectacle de la
nature. L’acquisition de ce savoir passe aussi par une invitation à savourer la vie, par la consommation de
diverses substances qui infléchissent les sens comme la boisson et le pantagruélion,
cette plante propre à désinhiber l’homme et donc à décloisonner son horizon.

L’éloge du
savoir va de pair avec la critique de ses mauvais représentants :
médecins, juristes, devins qui tiennent des discours abscons et se noient dans
de vains débats. Panurge apparaît comme le type de ces sophistes qui usent du savoir et de la dialectique d’une façon
perverse. En fournissent d’autres exemples les différents personnages qu’il
consulte dans Le Tiers Livre,
porte-paroles d’une science qui se révèle
vaine. Rabelais se montre ici
inspiré par un fort courant sceptique
qui parcourt la première moitié du XVIe siècle, contrepoint du
bouillonnement des savoirs de la Renaissance. Les divagations des savants mis
en scène, qui versent allègrement dans le syllogisme
absurde
, ont à voir avec une folie
dont Panurge semble être aussi la victime, mais qui lui autorise peut-être
certaines intuitions qui échappent à la raison. Rabelais poursuivrait alors cette
veine de la « folie supérieure »
après saint Paul ou Érasme.

La guerre dans les œuvres de Rabelais est
présentée dans son absurdité. Gargantua
semble avoir été inspiré par les ambitions de Charles Quint qui menaçaient
alors la France. La pente mortifère de l’art martial s’oppose en tout point à
l’art de vivre défendu par Rabelais, représenté par le Frère Jean, qui à la
guerre préfère le rire et la bonne chère. Le contrepoint de la guerre réside
dans l’utopie, incarnée par exemple dans
l’abbaye de Thélème de la fin de Gargantua,
dont l’organisation pensée, intelligente, engendre un cadre de vie agréable et permet
d’atteindre une certaine harmonie – rêve impossible, Rabelais le sait et sa
vision de la société se fera explicitement plus sombre dans la suite de ses
œuvres.

Du point de vue
de la religion, Rabelais appartient
au courant évangéliste. Il prône un retour aux textes sacrés, dont la
lecture directe rend inutiles les intermédiaires entre le croyant et Dieu, et
permet une foi plus profonde et vive, alors que les rites imposés par une longue tradition et la
superstition favorisent une pratique mécanique et molle de la prière. Rabelais
voit même dans le culte des saints catholiques des vestiges d’un paganisme
antique ; les Papimanes du Quart
Livre
sont d’ailleurs représentés comme des idolâtres qui regardent le pape
comme Dieu descendu sur terre. Panurge pour sa part est victime d’une peur superstitieuse – des diables et de
la damnation – qui apparaît clairement dans Le
Tiers Livre et le Quart Livre. Dans ce dernier volume
Rabelais se montre encore plus violent contre les créations de l’homme, présentées
comme artificielles et corrompues, que sont les Églises. Au contraire il défend
un rapport fondé sur la confiance entre l’homme et Dieu ; la prière est
largement recommandée dans ses deux premiers romans. Gargantua n’y manque pas
et s’y adonne plusieurs fois par jour ; les personnages de Rabelais de
manière générale expriment le besoin
d’une vie spirituelle
. La critique de l’Église par Rabelais passe par une
satire des moines fainéants – Thélème apparaît ainsi comme un « monastère
à l’envers » – ou des papes prônant l’attente d’une récompense dans
l’au-delà mais particulièrement attentifs à leur pouvoir temporel.

L’hymne au corps que chante Rabelais, le rappel de
la part d’animalité dans l’homme
s’inscrivent aussi en faux contre les préceptes de la religion et son mépris du
corps. Le respect de ce corps va de pair avec la sagesse que prône l’auteur, et
passe par l’hygiène et le sport. Ce corps demande à être nourri
et à se reproduire, d’où l’importance dans les œuvres de Rabelais d’un
vocabulaire tournant autour de la sexualité
– remède à la mort – et de l’excrément
– corollaire de l’appétit et des scènes de ripailles qui expriment une force
animale –, autant de thèmes qui rappellent la tradition des fabliaux comme la
philosophie d’Épicure ou celle d’Aristote, car la mise en valeur des bienfaits
de l’instinct, capable de guider la liberté, a une nouvelle fois à voir avec
une confiance exprimée en la nature qui rejoint l’ordre universel
aristotélicien. Mais Rabelais ne se fait pas le chantre d’une obéissance totale
à l’instinct, il comprend bien Épicure et ce ne sont pas les excès des Gastrolâtres
du Quart Livre, guidés par leurs
ventres, qui représentent la philosophie du sage antique, mais Pantagruel dans
sa sérénité, son ataraxie et son allègre sagesse.

Parmi tous les jeux
auxquels se livre l’auteur figure la parodie.
Ainsi le pantagruélion est-il l’occasion de pasticher le tour littéraire de
l’éloge paradoxal, tandis que dans Pantagruel,
la lettre de Gargantua mime le topos de la « lettre au père »,
prétexte à déployer le credo humaniste rabelaisien. Derrière l’éloge des dettes
du Tiers Livre, il faut aussi voir un
hymne à la solidarité universelle. Ces jeux
verbaux
, cette parole brouillée
invitent le lecteur a toujours faire preuve d’un esprit critique, tout comme
l’humour rabelaisien invite à ne rien prendre au sérieux pour mieux démystifier
les paroles relevant d’une autorité usurpée, qu’il s’agisse de bigots hypocrites,
de théologiens intolérants, de juges achetés ou de ces rois qui cherchent la
gloire dans les massacres organisés de leur population qu’ils nomment guerres.
Le comique rabelaisien est à la fois convivial, rapproche les gens, et dénonciateur
– il pointe du doigt les contradictions d’un comportement ou d’un discours à
travers des calembours et des équivoques. L’auteur use abondamment du
grotesque, qui a à voir avec le
corps, qui rappelle les nécessités de la vie, qui avec la caricature qui le
soutient enfle des silhouettes dont il s’agit de révéler les excès. Le burlesque de même dénonce des
conventions qui peuvent être aussi bien littéraires que sociales en s’emparant
de sujets jugés bas insérés dans une épopée déroulée sur un mode emphatique.
Les calembours et les assonances soulignent la convention problématique qu’est le langage lui-même, questionnent l’adéquation entre la chose et le
mot qui l’énonce. La constante fantaisie
verbale
avec ses nombreux néologismes
reproduit une hésitation intrinsèque au récit entre merveilleux et fantastique,
qui s’exprime souvent sur le mode de la métamorphose
et de l’inversion.

 

François
Rabelais meurt en 1553 à Paris. Sa
postérité est immense : au XVIe siècle on l’imite – ainsi de
Bonaventure des Périers, de Du Bellay ou de Ronsard – et la Réforme pioche dans
son œuvre des arguments ; aux XVIIe et XVIIIe
siècles, l’apparence triviale de son œuvre offense mais il est tout de même
distingué par Molière ou La Fontaine ; et au XIXe siècle les
romantiques le portent au pinacle. La geste rabelaisienne, parodie de l’épopée
et du roman de chevalerie sur un mode héroï-comique, mêlant réalisme, satire et
réflexions philosophiques, a quelque chose des premiers romans modernes avec Don
Quichotte
, mais aussi des grandes œuvres décloisonnées, qui ne
s’interdisent rien et traversent les temps pour cela, parce qu’elles donnent
l’exemple d’une liberté rare, tels
les Essais de Montaigne.

 

 

« Amis lecteurs, qui ce livre lisez,

Despouillez vous de toute affection ;

Et, le lisant, ne vous scandalisez :

Il ne contient mal ne infection.

Vray est qu’icy peu de perfection

Vous apprendrez, si non en cas de rire ;

Aultre argument ne peut mon cueur elire,

Voyant le dueil qui vous mine et consomme :

Mieulx est de ris que de larmes escripre,

Pour ce que rire est le propre de l’homme. »

 

François Rabelais, Gargantua,
« Au Lecteurs », 1535

 

« Comment
estoient reiglez les Thelemites à leur manière de vivre

Toute leur vie
estoit employé non par loix, statuz ou reigles, mais scelon leur vouloir &
franc arbitre. Se levoient du lict quand bon leur sembloit : beuvoient,
mangeoient, travailloient, dormoient quand le desir leurs venoit. Nul ne les
esveilloit, nul ne les parforceoyt ny à boyre, ny à manger, ny à faire chose
aultre quelconques. Ainsi l’avoit estably Gargantua. En leur reigle n’estoit
que ceste clause. FAICTZ CE QUE VOULDRAS.
Par ce qie gens libères, bien enz, & bien instruictz, conversans en
compagnies honestes ont par nature un instinct & aguillon : qui
touisours les pousse à faictz vertueux, & retire de vice : lequel ilz
nommoient honneur. Iceulx quand par ville subiection & contraincte sont
deprimez & asserviz : de tournent la noble affection par laquelle à
vertuz franchement tendoient, à deposer & enfraindre ce ioug de servitude.
Car no’entreprenons tousiours choses defendues : & convoytons ce que
nous est denié. »

 

François Rabelais, Gargantua,
1535

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