Le Tiers Livre

par

Derrière la question du mariage

Le fil conducteur de toute l’œuvre consiste à découvrir siPanurge doit ou non se marier. En effet, cette idée nouvelle lui vient àl’esprit pour divers motifs. Tout d’abord, nous l’avons vu, l’assouvissement deses pulsions sexuelles n’est pas sans le laisser indifférent. De plus, ilannonce clairement que son désir de prendre femme aurait pour but de l’exempterdu service militaire : « Nouveaulx mariez seroient exemptz d’aller en guerre pour la premiereannée» annonce-t-il au chapitre VI. Il désireégalement procréer pour s’assurer une descendance et des héritiers. Cet épisodeconstitue le centre du roman, et nous devons nous poser la question de savoirsi le thème principal de l’œuvre est donc bel et bien le mariage, ses avantageset les inconvénients qui en découlent, ou si cette réflexion sur le mariage necacherait pas une autre réalité, une autre signification.
Panurge se retrouve face à un dilemme : s’il se marie,il court le risque, la honte insurmontable, d’être trompé par son épouse. Il sepose donc la question cruciale qui s’ensuit : vaut-il mieux accepter lahonte comme prix de la sérénité de l’esprit, de la garantie de son avenir, de lapérennité de sa lignée, ou serait-ce tout de même trop cher payé que de devoiraccepter d’être cocufié pour un tel motif ? Ainsi, Panurge s’en remet aujugement de son ami le géant, qui l’invite simplement à suivre sa proprevolonté.
Cependant, la quête de Panurge doit passer par différentesétapes. Incapable de cerner cette volonté à laquelle Pantagruel l’a recommandé,il s’en va consulter divers oracles afin qu’ils lui donnent une réponseappropriée. Chaque entrevue lui donne la même conclusion : il finiraimmanquablement cocu, et de plus subira la bastonnade et le vol. Quelle quesoit la personne interrogée – poète, philosophe, astrologue, chiromancien,médecin et même fou – ils auront tous la même réponse. Ainsi, Rabelais prend parlà à témoin la société entière, représentée par de nombreuses catégoriesprofessionnelles ou sociales, mais malgré ce que tout le monde s’évertue à luifaire croire, le désir aveugle Panurge qui refuse de rester sur ces échecs.C’est à une femme parfaite qu’il aspire, et il compte bien la trouver.
Le seul à abonder dans le sens de Panurge est le frère Jeandes Entommeures. Nous retrouvons donc ici le paradoxe rabelaisien : eneffet, celui qui lui vante avant tout les mérites de la chair et les bienfaitsqu’elle procure, celui qui, avant de se soucier de mariage, se préoccupe toutd’abord de la bonne santé sexuelle de son ami, est moine : « J’en ay veu l’experience en plusieurs : qui ne l’ont peu quand ilz vouloient :car ne l’avoient faict quand le povoient. » Lefrère Jean met ainsi en garde Panurge contre une trop longue attente. Sur sonconseil et rassuré, celui-ci voit ainsi le doute se dissiper dans son esprit etsa crainte s’apaiser.

En effet, Panurge comprend alors que le choix venant de savolonté – qu’il estimait si difficile à trouver – doit d’abord se fonder surson bien-être personnel, qui ici rime avec une quête du bonheur. Au-delà d’unsimple mariage et sous l’allusion sexuelle, se cache donc la quête d’une vieheureuse. Aux côtés de frère Jean, c’est ce que Panurge découvre : nulautre ne peut davantage contribuer à son propre bonheur que lui-même, ensuivant sa propre volonté et en estimant de son propre chef ce qui lui semblebénéfique.
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