Le Tiers Livre

par

Un blâme du système judiciaire et une réflexion sur l’homme

Les chapitres succédant à la quête de Panurge, du chapitre XXXIXau chapitre XLIV, ont pour but de narrer le jugement rendu par le juristeBridoye qui, las de rendre une justice bien fondée, s’en remet au sort etétablit un verdict par le lancer des dés, ce qui est l’occasion pour Rabelaisde formuler une critique du système judiciaire de son époque. Le juge Bridoyeet la cour Centumvirale ne parviennent qu’à cumuler des locutions totalementincohérentes, des séries sans fin de citations prononcées en « latin decuisine », et des procédés rhétoriques tout à fait absurdes. Ainsi,lorsque le Digeste énonce : « etest not. 1. Favorabiliores., ff. de reg. jur., et in c. cumsunt, eod. tit. lib. VI, qui dict : Cum sunt partium jura obscura, reo favendumest potius quam actori », ses parolesrenvoient à une citation tirée de la tradition juriste : « innocenttant que la culpabilité n’est pas prouvée ». Ainsi, cette maxime parfaitementclaire perd tout son sens dans la bouche balbutiante d’un des responsables dela bonne tenue du procès, ce qui fait perdre par conséquent toute crédibilité àcette justice-là, puisque l’issue du procès dépendra finalement d’un lancer dedés, et non de la connaissance et du respect du droit.
Rabelais compare Bridoye à un rhéteur plutôt qu’à unjuriste, en plaçant dans sa bouche bon nombre de procédés qui sont d’ordinaireutilisés par ceux qui veulent persuader leur auditoire. En effet, il multiplie parexemple les constructions sur un rythme ternaire, supposées alourdir le poidsde ses paroles et leur donner du crédit, comme par exemple lorsqu’il affirme :« c’est pourquoy, comme vous aultres messieurs je sursoye, delaye, & differe lejugement » ouencore : « Car jamaisn’apoinctoit les parties, qu’il ne les feist boyre ensemble par symbole dereconciliation, d’accord perfaict, et de nouvelle joye. » Ainsi Rabelais montre que le discours du juriste estdavantage celui d’un éloquent orateur que d’un véritable représentant de laloi.
Cependant, ce passage est – selon la tradition rabelaisienne– à double tranchant. D’un côté, il incite le lecteur à remarquer que lediscours du juriste Bridoye est loin d’être convaincant, mais d’un autre côté,la morale dispensée à la fin de cette séquence de chapitres par Épistémonl’incite à revoir ses positions. En effet, un jugement dispensé par le hasard,comme le rend Bridoye en utilisant des dés, s’avère, selon Épistémon, être leplus sage et le plus juste. Celui-ci prône en effet une justice qui s’enremettrait à Dieu, qu’il considère comme étant au-dessus de toute erreur humaine.

Ainsi, s’en remettre au hasard, donc « à la grâce deDieu », serait la meilleure manière de rendre la justice ? Rabelaisintroduit le doute dans l’esprit de son lecteur avec ce passage philosophique,soulignant à cette occasion l’importance du problème de la justice et leparallèle à faire avec la quête de la vérité. Ce n’est pas seulement unecritique de la justice que l’auteur livre mais une investigation bien au-delà, jusqu’auxsommets de la prétention humaine, penchée sur les limites de la connaissanceautorisée à l’homme.
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