Le Tiers Livre

par

Pérennité du comique rabelaisien ?

Si Rabelais décide, pour cette œuvre, de ne pas se cacher derrière un pseudonyme, le lecteur peu averti peut être tenté de croire que c’est parce qu’il estime être désormais à l’abri de toute censure. Or, la faculté de la Sorbonne, maintes fois décriée dans les deux opus précédents, mène toujours une guerre sans relâche aux idées trop novatrices que la littérature et en particulier l’œuvre de Rabelais peut parfois véhiculer. Malgré ses douze ans de silence, l’auteur reste toujours fidèle à son penchant pour une écriture comique et porteuse de sens. Dès le prologue, l’auteur, comme à son habitude, affirme haut et fort ses préférences pour une existence faite de bonne chère et de bon vin, similaire à celle de ses géants de héros. Il affirme dès les premières pages que son livre a été écrit par un homme qui apprécie la boisson et que c’est même sous son emprise qu’il s’empare de sa plume pour écrire. Il adresse l’ouvrage « aux buveurs de la prime cuvée », et fait un éloge de ceux qui le suivront dans cette voie de plaisir et d’insouciance qu’est l’abandon à la boisson. Le lecteur est donc averti dès les premières lignes : cet opus ne sera pas davantage sérieux que les précédents, et sera également placé sous le signe de la ripaille et de la grivoiserie.

Il apparaît bien vite que les thèmes abordés dans Le Tiers Livre sont des plus risibles, ou du moins sont abordés sur le ton d’une légèreté qui prête forcément à sourire. En effet, la question centrale de l’œuvre est de savoir, à travers le personnage de Panurge, s’il est possible de vivre marié sans être trompé par son épouse. « J’ay (respondit Panurge) la pusse en l’oreille. Je me veux marier » explique-t-il au chapitre VII, alors que Pantagruel le trouve accoutré de manière bien étrange. La signification du mariage dans le cas du personnage de Panurge revêt un indéniable caractère sexuel et facétieux que Rabelais ne manque pas de mettre en avant par le jeu de mots atour de la « pusse en l’oreille » qui désigne aussi bien son nouvel attribut – Panurge dit s’être fait percer l’oreille « à la judaïque » – que son appétit de chair. Par exemple, son costume de mariage ne comporte pas de « braguette », autrement dit de pantalon, Panurge jugeant cet attribut trop guerrier pour lui. La dimension sexuelle et triviale de la littérature rabelaisienne est donc une fois de plus omniprésente ici, et le lecteur peut ainsi s’apercevoir que l’auteur n’a en rien dérogé à son habituel esprit facétieux.

Le grotesque et le ridicule, qui mènent au rire, observés coutumièrement dans l’œuvre de Rabelais, sont de même conservés. En effet, le même Panurge, désireux de prendre épouse, s’imagine pour l’occasion une tenue vestimentaire qui rappelle celle des moines : il porte une robe de bure et de petites lunettes. Selon lui, cet habit est supposé évoquer celui des Romains en temps de paix, la toge : « Je suis las de guerre : las des saiges & hocquetons. J’ay les espaules toutes usées à force de porter harnois. Cessent les armes, regnent les Toges ». Cependant, la ressemblance frappante avec la tenue monastique reste – quoi que Panurge en dise – évidente : c’est un clin d’œil à l’austérité de la vie monastique exempte de tout péché de chair. Cet exemple est en contradiction avec la vie que mène Panurge lorsque Pantagruel lui cède la propriété de châtellenie de Salmiguondin, dont il gaspille toutes les richesses et les ressources afin d’y mener un grand train de vie. Ce ravissement des sens lui procure à la fois plaisir, bien-être corporel et spirituel, ce qui est en totale opposition avec la rigueur de la vie monastique.

L’œuvre donne donc une nouvelle fois lieu à une farandole carnavalesque d’audace et de frivolité.

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