Le Véritable Saint Genest

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Jean de Rotrou

Jean de
Rotrou est un dramaturge français né à Dreux (aujourd’hui en Eure-et-Loir) en
1609 et mort dans la même ville en 1650, alors qu’il refuse de quitter son
poste au moment d’une épidémie de fièvre pourprée. Il est le premier dramaturge
français à s’inspirer du théâtre classique espagnol à travers des pièces
reposant sur une intrigue compliquée, en général invraisemblable, et dont les
personnages sont peu dessinés et s’apparentent à des forcenés, dont la violence
n’exclut pas cependant une certaine préciosité, contraste qui prête à sourire.
Son style change cependant au fil de sa carrière.

Assez peu
de détails de sa vie sont connus, hormis les publications et les
représentations de ses œuvres. Il est issu d’une famille aisée versée dans la
magistrature. Il commence à faire ses humanités au collège de Dreux, puis à
Paris où il étudie notamment la philosophie. Sa vocation littéraire serait née chez
lui parallèlement à ses études ; il commence à rimer jeune, mais la
lecture de Sophocle l’aurait réorienté vers le théâtre.

Dès 1628
est représentée à l’Hôtel de Bourgogne sa pièce L’Hypocondriaque ou Le Mort amoureux, une tragi-comédie publiée trois
ans plus tard. Dans sa dédicace, Rotrou tente d’obtenir la protection du comte
de Soissons, ayant peut-être perdu le support de ses parents qui le voyaient perpétuer
la tradition familiale en tant qu’avocat. Il doit ainsi devenir « poète à
gages » – c’est-à-dire fournisseur attitré de pièces – des comédiens de
l’Hôtel de Bourgogne, avant même ses vingt ans. Il est donc condamné à écrire
beaucoup de pièces et vite. Ainsi, en 1634, pouvait-il s’enorgueillir d’avoir déjà
écrit trente pièces – il s’agit vraisemblablement pour une bonne part
d’adaptations –, dont une dizaine sont aujourd’hui connues. Au total, le texte
de trente-cinq de ses pièces nous est parvenu, dont vingt-deux ont connu
l’impression.

Jean de
Rotrou se montre alors un adepte de la comédie baroque, influencé par le modèle
espagnol ; il adapte notamment Lope de Vega – La Bague de l’oubli en 1635 reprend ainsi en partie Sortija del Olvido. Il gagne
l’admiration de Richelieu et d’Anne d’Autriche. Le cardinal l’invite en 1635 à
entrer dans la Société dite « des cinq auteurs » – auteurs qui
travaillent sous sa direction en suivant ses idées dramatiques. Rotrou
participe ainsi à l’écriture de la Comédie
des Thuileries
jouée cette année-là, et à L’Aveugle de Smyrne, tragi-comédie à laquelle contribuent aussi
Corneille, L’Estoile, Colletet et Boisrobert.

En 1636
est représentée La Belle Alphrède
dont le personnage éponyme est une jeune fille courageuse qui se lance à la
poursuite de Rodolphe, parti pour l’Angleterre, s’étant épris d’une autre. Elle
le sauve contre des pirates, en devient la victime, reconnaît parmi eux père et
frère, sauve avec son frère la jeune femme aimée par Rodolphe, jeune femme que
le frère épouse, et Rodolphe se repent finalement auprès d’Alphrède. La pièce
est donc semée d’épisodes aventureux et imprévus qu’enchaîne l’auteur avec
désinvolture. Les situations mises en scène cherchent à produire une impression
forte, et à la fois le dramaturge sait se faire poète, à l’occasion élégiaque,
avec délicatesse, malgré la grande part de divertissement voulue.

Rotrou a
aussi pour protecteur le comte de Belin, qui l’accueille souvent au Mans. Pierre
Corneille, qui à la suite de Rotrou emploie la matière espagnole – la France
est alors en guerre contre l’Espagne –, ne respecte pas la règle des trois
unités dans sa pièce Le Cid, jouée en
1637, et déclenche la célèbre « querelle » du même nom. Le protecteur
manceau de Rotrou se trouve alors opposé à Corneille, mais son protégé – qui
contrairement à la légende n’est pas intervenu pour réconcilier les deux camps –
adopte une position neutre, tout en ne taisant pas son admiration pour celui
qui est son cadet de trois ans mais qui a commencé à écrire après lui.

Retrouvant
son indépendance après la mort du comte en 1637, Rotrou se procure une charge élevée
dans sa ville natale – lieutenant particulier au baillage –, se marie et
commence une vie de magistrat tout en continuant d’écrire pour le théâtre. Sa
production est ralentie mais donne naissance à ses chefs-d’œuvre.

Avant son
mariage, en 1637, il écrivait sa deuxième pièce à sujet mythique, après son Hercule mourant de 1634 : Antigone, où il mêle les matières de la
pièce homonyme de Sophocle, des Phéniciennes
d’Euripide et de La Thébaïde de
Sénèque. À nouveau les moments de poésie sont notables, comme la finesse des
dialogues. Mais Jean de Rotrou écrit surtout Le Véritable Saint Genest en 1646 et Venceslas en 1647, sans doute ses deux pièces les plus importantes.
La première est une tragédie inspirée de la pièce de Lope de Vega Lo fingido verdadero (1621) ; elle
met en scène Genest, un acteur païen qui doit jouer devant Dioclétien et
Maximin un drame chrétien sur le martyre d’Adrien, qui devient sur scène Adrian ;
et l’acteur entre si bien dans son rôle qu’il transforme le texte et finit par
faire l’aveu de la véritable conversion qui se produit. Comme Adrian dans la
pièce à l’intérieur de la pièce, Genest est jeté en prison puis mis à mort.
L’œuvre joue sur de nombreux plans entre le public qui ne comprend pas ce qui
se passe, les comédiens qui tentent de décourager Genest dans son entreprise et
les diverses manifestations de mise en abyme. L’habileté du dramaturge, à
nouveau démontrée, sert ici la profondeur du drame, qui laisse encore sa place
au lyrisme de Rotrou.

Venceslas en 1647
est une tragédie en cinq actes dont le sujet est emprunté à la pièce No hay ser padre siendo rey (On ne peut être père et roi) de
l’Espagnol Francisco de Rojas. Le personnage éponyme est le père d’Alexandre ;
celui-ci s’est marié en secret à Cassandre. L’autre fils du roi, Ladislas, aussi
amoureux de Cassandre, est sollicité par son frère – pour intercéder en sa
faveur auprès de leur père – à travers le duc de Courlande, favori du roi – et
que Ladislas déteste – ; mais après avoir écourté l’ambassade du duc, Ladislas
confond Alexandre avec celui-ci et tue son frère. Alors que le roi, suivant le
désir de sa belle-fille, décide la mort de Ladislas, le peuple exprime son
mécontentement, et Venceslas abdique en faveur du fratricide. On retrouve le
titre espagnol dans sa réplique à ce moment : « Soyez roi, Ladislas,
et moi je serai père ! ». Rotrou montre ici un grand sens tragique,
en partie inspiré des chefs-d’œuvre de Corneille. Les péripéties romanesques
coutumières à ses pièces disparaissent derrière une majesté royale et un ton
pathétique et distingué. La psychologie des personnages est fouillée et le vers
pour la dire se fait doux, subtil et lucide.

Jean de
Rotrou, malgré sa date de naissance, semble assurer la transition entre le
prolifique Alexandre Hardy (1570-1632) et Pierre Corneille (1606-1684),
pourtant son cadet. Avec celui-ci, leurs trajectoires semblent se croiser, le
sage Rouennais finissant par produire quelques tragédies échevelées tandis que le
Drouais s’assagit, en partie sous l’influence cornélienne, en partant du
foisonnement baroque de ses débuts, plein de discordances, alors qu’il adapte
des auteurs multiples : Cervantès (Les
Deux Pucelles
), Plaute (Les Ménechmes,
1631 ; Les Deux Sosies, 1636 ; Les
Captifs
, 1638) ou Euripide (Iphigénie,
1640), jusqu’aux pièces plus dépouillées et originales de la fin de sa vie, qui
exposent avec plus de sobriété son imagination fertile et la brillance de son
verbe.

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