Le Véritable Saint Genest

par

La place de l'acteur et la représentation du théâtre dans l'œuvre

Il ne faisait pas bon être dramaturge ou acteur à l’époque de Jean de Rotrou. Soumis à la censure, dépendant d’un mécène, le dramaturge courait le risque d’offenser quelque puissant ou de froisser les autorités religieuses, et les conséquences pour lui étaient immédiates et désastreuses : interdiction de représenter la pièce. S’ensuivait alors la gêne, puis parfois la misère. Parfois, le dramaturge risquait la prison, voire le gibet, quand la pièce semblait attaquer le dogme de la foi catholique. Des exemples fameux demeurent, et Molière ne dut son salut qu’à la plus haute protection à laquelle un dramaturge pouvait aspirer, celle du roi. Mais pire encore était le sort du comédien, paria social, qui pouvait s’élever très haut et faire rire Sa Majesté elle-même, mais qui n’avait pas même le droit d’être enterré en terre consacrée, puisque l’art du comédien était considéré comme impie par l’Église catholique.

C’est pourquoi Le Véritable Saint Genest présente une vision intéressante de l’art du comédien : en effet, Genest se convertit par la seule vertu du texte dramatique qu’il déclame. C’est la pièce qui le fait chrétien et le convainc de vivre le martyre. Au début de la pièce, Genest est fort loin des chrétiens, et déclare à Dioclétian avant d’entrer en répétition :

 

« Et la mort d’Adrian, l’un de ces obstinés,

Par vos derniers arrêts naguère condamnés,

Vous sera figurée avec un art extrême »

 

Nulle empathie ni pitié dans tout cela. Pourtant, un peu plus tard, ce même Genest déclare :

 

« Dieux, prenez contre moi ma défense et la vôtre ;

D’effet, comme de nom, je me trouve être un autre ;

Je feins moins Adrian, que je ne le deviens,

Et prends avec son nom, des sentiments chrétiens »

 

Incarner Adrian lui donne la foi, et cette révélation est confirmée par un deus ex machina, voix divine qui lui trace la marche à suivre. Cette conversion par le théâtre est une forme d’apologie de l’art dramatique, en une époque où la réaction contre cet art battait son plein. C’est là une habile façon pour un dramaturge de plaider la cause de son art.

De plus, une grande partie de l’œuvre est constituée d’une « pièce dans la pièce » : le public de Rotrou assiste à la représentation donnée par Genest et sa troupe au même titre que Dioclétian, Maximin et Valérie. Fiction et réalité se mélangent, jusqu’à plonger les spectateurs dans la confusion : où est le réel dans ce que dit Genest, et où est l’artifice ? Les spectateurs fictifs – qui sont sur scène – et ceux de l’œuvre de Rotrou sont alors mis sur un pied d’égalité : le monde est un théâtre et ce qui s’y joue, sous le masque de l’illusion, est vrai. Et ce vrai, en l’occurrence, est l’édifiante conversion d’un païen. Quod erat demonstrandum.

Ce lien entre l’illusion du théâtre et la réalité est mis en lumière par les paroles que Genest adresse au décorateur :

 

« Vous pouviez ajouter à sa magnificence ;

N’y laisser rien d’aveugle, y mettre plus de jour,

Donner plus de hauteur aux travaux d’alentour,

En marbrer les dehors, en jasper les colonnes,

Enrichir leurs tympans, leurs cimes, leurs couronnes,

Mettre en vos coloris plus de diversité,

En vos carnations plus de vivacité,

Draper mieux ces habits, reculer ces paysages,

Y lancer des jets d’eau, renfondrer leurs ombrages ;

Et surtout, en la toile où vous peignez vos cieux,

Faire un jour naturel, au jugement des yeux »

 

Les éléments du décor, artifices, doivent être resplendissants, pleins de vie, naturels. Rien n’est trop beau pour imiter la vie. D’ailleurs, le titre même de l’œuvre indique au spectateur que le spectacle auquel il assiste est en fait la réalité : c’est le véritable Genest qu’il va voir devant lui.

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