Le vieux qui lisait des romans d'amour

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Luis Sepúlveda

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1949 : Luis Sepúlveda naît à
Ovalle au Chili (province de Limarí, au centre du pays). Son engagement a
commencé précocement avec sa participation aux Jeunesses communistes. Il connaît à vingt-quatre ans le coup d’État de Pinochet et se voit condamné
à vingt-huit ans de détention. Il
sera cependant libéré de la sinistre
prison de Temuco un peu plus de deux
ans plus tard grâce à l’intervention d’Amnesty International ;
sa peine est commuée en exil. Il
entame alors une vie d’errance à travers
l’Amérique du Sud
(Équateur, Bolivie, Brésil, Argentine) et enchaîne les
petits boulots afin de se payer un billet pour l’Europe. En 1978, dans le cadre d’un programme
d’étude pour l’Unesco, il partage la vie
des indiens shuars
 ; parmi eux, il étudie l’impact de la colonisation
dans la région. En 1979, il
participe à la révolution sandiniste
contre la dictature de la famille Somoza. En 1982 il parvient finalement en Europe
et devient journaliste à Hambourg. Il reste un grand voyageur et
se déplace régulièrement, en Afrique ou en Amérique du Sud. Sa collaboration
avec Greenpeace en tant que
coordinateur commence également à ce moment-là.

1989 : Luis Sepúlveda connaît un succès
international
avec Le Vieux qui lisait des romans d’amour (
Un viejo que leía
novelas de amor
), œuvre inspirée de sa cohabitation avec les
indiens shuars dans un hameau en Équateur dix ans plus tôt. Tout commence avec
le meurtre d’un homme à El Idilio, petit village en lisière de la forêt amazonienne. Alors que les
habitants accusent les indiens shuars, un septuagénaire,
grand connaisseur de la forêt, explique qu’une femelle jaguar a vraisemblablement voulu venger ses petits tués par un
chasseur. Dès lors une traque va
s’engager, dans laquelle se trouve mêlé à contrecœur le vieil homme, dont
l’histoire est retracée : sa vie parmi les indiens shuars puis son
exclusion par méconnaissance d’une tradition, et son goût pour les romans à l’eau de rose qui lui
permettent de fuir un quotidien cruel. En effet, on a parlé de cette œuvre
comme d’un roman écologique, et
Sepúlveda traite largement des violences commises par l’homme dans la région,
de la course au profit dont elle est
le lieu. Le roman est adapté en 2001 au cinéma par le réalisateur australien
Rolf de Heer, sans grand succès.

1994 : Le roman Un nom de torero (Nombre de torero) raconte la quête d’un trésor volé par les nazis,
menée en Patagonie par deux hommes
venus d’Europe. L’un est Juan Belmonte – c’est lui qui porte un « nom de
torero », celui d’un homonyme – ; ce Chilien installé à Hambourg, chargé
d’un lourd passé de guérillero – il a
participé à toutes les révoltes perdues d’Amérique latine –, se fait recruter de
force par « la Lloyd ». Il a pour adversaire un ex-agent de la Stasi.
Belmonte, sur les terres de son passé,
va se trouver confronté à d’anciens
fantômes
. À travers cette chasse au trésor l’auteur évoque les dictatures qui ont opprimé les peuples
d’Amérique du Sud.

1995 : Dans le récit autobiographique Le Neveu d’Amérique (Patagonia Express), Luis Sepúlveda part
d’une promesse faite à l’âge de onze ans à son grand-père, un
anarchiste anticlérical, de retourner un jour en Andalousie sur les traces de leurs ancêtres. Sur cette trame s’écrit un carnet de voyages où l’auteur raconte sa vie de 1975 à 1982, c’est-à-dire de sa vie en prison à son errance
à travers l’Amérique du Sud jusqu’à son arrivée en Europe. L’écrivain parle à
nouveau des dictatures sud-américaines.
Autre liant de l’ouvrage, cette attirance
pour les petites gens qui se fait
jour quand Sepúlveda évoque les rencontres
étonnantes
qu’il a faites. Le grand-père
de l’auteur apparaît comme une figure capitale dans sa vie, ayant nourri sa volonté de révolte et de résistance.

1996 : C’est son expérience auprès de Greenpeace
qui a inspiré à Sepúlveda Le Monde du bout du monde (
Mundo del fin del
mundo
). L’œuvre raconte le voyage en bateau que fait
un adolescent de seize ans, fasciné par les baleines après avoir lu Moby Dick ; et vingt ans plus
tard, en 1988, l’enquête que mène un journaliste de Hambourg suite au naufrage d’un baleinier au sud de la Patagonie, où ces cétacés
sont en voie de disparition. À travers ce retour d’un hommes sur les lieux de
sa jeunesse, Sepúlveda se lance dans des diatribes contre les violences
imposées par l’homme à la nature et à ses semblables : massacre des Indiens, pillage des océans, déforestation massive dans les
cordillères côtières, essais nucléaires
français à Mururoa, lesquels ont eu lieu jusqu’à l’année de parution de
l’ouvrage.

La même année paraît Histoire de la mouette et du
chat qui lui apprit à voler
(
Historia de una gaviota y del gato que le enseñó a volar), exemple d’œuvre pour la jeunesse
écrite par Sepúlveda, évoquant la promesse faite par le chat Zorbas à une
mouette venue mourir sur son balcon de couver son œuf puis d’enseigner au bébé
à voler. Zorbas sera aidé dans cette affaire par les chats du port de Hambourg.
Il est ici question de solidarité,
mais aussi de défense de l’environnement.
En 2013, toujours au rayon jeunesse,
paraîtra Histoire du chat et de la souris qui devinrent amis (Historia de Mix, de Max y de Mex). Max
et son chat Mix ont grandi ensemble, et quand Max part faire des études, il
prend avec lui Mix, qui se plaît à se balader sur les toits. Devenu vieux et
aveugle, le chat va avoir la possibilité de vivre une deuxième vie grâce à l’amitié qu’il développe avec une souris qu’il baptise Mex, et qui deviendra
ses yeux. L’œuvre est parcourue de maximes
sur l’amitié
.

1997 : Le recueil de nouvelles Rendez-vous d’amour dans un pays en guerre (Desencuentro al otro
lado del tiempo
) réunit des histoires qui ont pour
points communs de tourner autour de brisures,
de glissements dans l’existence des personnages, d’occasions manquées, montrant que la vie
dépend parfois d’infimes impondérables.
L’auteur met donc en scène des antihéros,
des perdants confrontés à l’échec, alternant des moments émouvants, cocasses, poétiques et oniriques. La vie est présentée comme un combat, contre l’oppression,
contre la dictature, pour continuer de rêver.

1998 : Dans Journal d’un tueur sentimental et autres histoires (Diario de un killer
sentimental

& Yacaré
), Luis Sepúlveda imagine qu’un tueur à gages commence à se poser des
questions sur les crimes qu’il commet. Cet assassin en bout de course est en
outre confronté à des tracas amoureux,
et le court roman acquiert des accents
parodiques
au gré des six journées mouvementées que vit cet homme qui se
met soudain à penser.

2001 : Le point de départ du recueil Les Roses d’Atacama (As rosas de Atacama) est une visite de
l’auteur au camp de concentration de Bergen-Belsen en Allemagne, où il a
observé sur une pierre l’inscription suivante : « J’étais ici et
personne ne racontera mon histoire ». Sepúlveda avait déjà raconté les
histoires de petites gens mais il livre ici trente-cinq récits autour des existences
marginales
de ceux dont on ne parle jamais, et qui ont parfois le courage
de résister contre ces hommes qui ont la prétention de « faire
l’Histoire ». Le titre de la nouvelle s’explique par l’évocation d’un
jeune militant socialiste tué par les militaires chiliens, qui avait coutume de
consigner dans un carnet ce qu’étaient à ses yeux les merveilles de ce monde,
et parmi elles il était question de l’éclosion miraculeuse des roses du désert
d’Atacama. Sepúlveda se montre plein de compassion
en se plongeant dans des existences
à la fois humbles et extraordinaires.

2009 : L’Ombre de ce que nous avons été (La sombra de lo que fuimos) est l’histoire de l’attente, dans une entrepôt d’un quartier
populaire de Santiago, de trois sexagénaires, anciens militants de gauche, qui se sont laissé convaincre de reprendre du
service. Ils attendent ainsi celui qu’on appelle « le Spécialiste »
pour mettre au point une action
révolutionnaire
envisagée comme un baroud
d’honneur
. L’œuvre dénote le désir
de revanche
de Sepúlveda qui, trente-cinq ans après les faits, montre qu’il
n’a pas oublié. Mais pour le traduire, pour exprimer une lueur d’espoir, il emploie un ton tour à tour émouvant, cynique et cocasse.

2011 : Dernières nouvelles du Sud (Últimas noticias del Sur) évoque un voyage effectué par Sepúlveda avec son ami franco-argentin
Daniel Mordzinski, surnommé « le photographe des écrivains ». Il
implique des moyens de locomotion souvent archaïques et la rencontre de personnages pittoresques. Une nouvelle
fois, l’écrivain engagé qu’est Sepúlveda parle de la disparition des Indiens, de la dépossession de leurs terres qui
s’est faite au XIXe siècle, et des immenses achats qui se sont perpétrés récemment, de milliers d’hectares, par des
milliardaires américains. Des clôtures,
des bornes sont nées de-ci de-là,
empêchant la transhumance des gauchos comme les déplacements d’espèces sauvages.

 

Éléments sur l’art de Luis Sepúlveda

 

Avec Francisco Coloane (1910-2002), Isabel Allende
(1942) et Roberto Bolaño (1953-2003), Luis Sepúlveda est à l’heure actuelle
l’un des plus célèbres écrivains chiliens. C’est une figure généreuse dans la
littérature sud-américaine, inlassable combattant
des dictatures
et de tous les totalitarismes,
tout aussi infatigable défenseur des
communautés
indigènes vivant sur
des territoires menacés, et plus généralement il se fait, dans ses ouvrages et
à tout propos, un remarquable défenseur
de la nature
comme des droits de
l’homme
. Son ton n’est toutefois pas constamment grave, il sait user d’ironie, mêler tragique et burlesque,
et son œuvre est constellée de personnages
insolites
, cocasses, vis-à-vis desquels
il montre une empathie impossible à feindre.

 

 

« La
Patagonie, la Terre de Feu, les confins du Bout du Monde sont en danger. Une
vision irrationnelle du progrès et le développement intensif, auxquels s’ajoute
un tourisme irrespectueux, font de ces territoires extrêmes des lieux
condamnés.

Tandis que
nous volons au-dessus de la bahía Inutíl, Victor me dit :

– Dans un
avenir proche, en arrivant aux abords du Perito Moreno, les touristes pourront
lire : ici il y avait un glacier. »

 

Luis
Sepúlveda, Histoires d’ici et d’ailleurs,
2011

 

« Temuco est une ville triste, grise et pluvieuse. Nul ne
l’imaginerait destinée au tourisme, et pourtant le régiment Tucapel devint une
sorte de congrès international de sadiques. Outre les militaires chiliens, qui
tant bien que mal étaient les amphitryons, assistaient aux interrogatoires des
primates de l’intelligence militaire brésilienne – les pires –, des Américains
du Département d’État, des paramilitaires argentins, des néo-fascistes italiens
et même des hommes du Mossad. »

 

Luis Sepúlveda, Le Neveu d’Amérique, 1995

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