Le vieux qui lisait des romans d'amour

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La civilisation shuar, au-delà des préjugés

LuisSepúlveda brosse le portrait d’une civilisation méconnue et souvent victime despréjugés des ignorants.  En effet, lepeuple des Shuars est tout d’abord appréhendé du point de vue des habitantsd’El Idilio, et plus particulièrement de celui du maire. Le lecteur s’aperçoittrès vite que les Shuars font office de bouc émissaire lorsque le moindreévènement importun survient. En effet, alors que le roman s’ouvre sur ladécouverte macabre du corps de l’homme blanc massacré dans la pirogue, lessoupçons se portent tout d’abord, et sans que personne n’y voie la moindre raisonde s’y opposer, sur les Shuars. Appelés d’ailleurs les Jivaros, ils apparaissent, sous le regard de l’homme blanc, commeune bande de sauvages agissant et tuant sous aucune autre loi que celle de labarbarie et de la déraison. Les habitants d’El Idilio ne retiennent de cepeuple que leur tradition de réduire les têtes des personnes qu’ils abattent,ainsi que leur arme fétiche, les fléchettes empoisonnées au curare, un poisonparalysant qui promet une mort instantanée mais sans douleur.

Lorsqu’arriveà El Idilio, porté par le courant, le cadavre qui déclenchera toute l’histoire,les habitants accusent immédiatement les Shuars bien qu’Antonio José Bolivars’évertue à prouver que la taille de la blessure, l’odeur d’urine qui s’endégage, les marques présentes sur les talons de la victime, sont autantd’indices d’une mort causée par un grand félin. Mais, butés que sont cesvillageois et fidèles à leur état d’esprit et à leur manière d’accuser ceux quiont toujours porté le fardeau de leurs malheurs, ils refusent de voir un autrecoupable que les Jivaros, cetteaccusation leur donnant de plus matière à se venger, à assouvir leurs penchantsracistes envers les sauvages.

« — Ça pue la pisse de chat, ditun badaud.

— De chatte, oui. De grosse chatte,précisa le vieux.

— Ça ne prouve pas que ces types-là nel’ont pas tué. »

Cettediscrimination est en réalité le fruit d’une incompréhension totale et d’unécart de culture si grand que les blancs ne trouvent comme solution à ce hiatusque le mépris. Or, les Shuars possèdent une intelligence et un attachement aurespect des valeurs tellement plus importants que les habitants d’El Idilio querapidement se pose la question de savoir, pour le lecteur, de quel côté sesitue la sauvagerie. En effet, les Shuars possèdent une connaissance parfaitede la forêt amazonienne, vivent en harmonie avec elle. À leurs côtés, Antonio aappris à ne pas se fier aux apparences que la nature peut offrir – par exemple,que les fameux piranhas ne sont pas si dangereux que cela et qu’il suffit, pourne pas être importuné par eux, de s’enduire de sève d’hévéa, tandis que levéritable danger du fleuve, c’est le silure-perroquet, qui, malgré soncaractère joueur et doux envers l’homme, peut le tuer d’un inoffensif coup dequeue : « Quand il voit un êtrehumain dans l’eau, il s’approche pour jouer avec lui et ses coups de queue sontcapables de lui briser la colonne vertébrale. »

Ainsi,les Shuars sont parfaitement conscients des dangers et des opportunitésqu’offre la forêt. La pratique de la réduction de têtes quant à elle se trouveexpliquée au chapitre 3 : si les Shuars s’attachent à minimiser lesproportions du chef de leurs ennemis, c’est en réalité pour conserver lecourage du guerrier, afin que sa bravoure ne s’échappe ni par son nez ni par sabouche cousus. Ils reconnaissent donc le courage en chaque homme, même ceuxqu’ils combattent. Aux origines de cette pratique se trouve donc un certainrespect, qui contraste avec le barbarisme qu’y voient les Blancs :

« En conséquence, il aurait dû tuer l’homme d’un dardde sarbacane empoisonné après lui avoir donné la possibilité de se battrecourageusement ; alors, paralysé par le curare, tout son courage seraitdemeuré dans son expression, concentré à tout jamais dans la tête réduite,paupières, nez et bouche cousus pour qu’il ne puisse s’échapper.

Mais comment réduire cette tête, maintenant que sa vies’était figée dans une grimace d’épouvante et de douleur ? »

Ainsi,Sepúlveda met en avant la beauté et la raison derrière les us et coutumes desociétés trop souvent simplement connues à travers leur plus pittoresquecaricature.

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