Le vieux qui lisait des romans d'amour

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Le plaisir et l’utilité de la lecture

Antonio José Bolivar découvre lalecture à la faveur d’une élection, durant laquelle il réalise qu’il possèdeencore cette capacité de déchiffrage. Cette prise de conscience agit sur luicomme un électrochoc : il désire ensuite ardemment entretenir ce talent.Son parcours de lecteur se construit petit à petit, tout d’abord par le biaisde coupures de journaux que le maire lui fournit, un peu récalcitrant. Un jour,il découvre une biographie de saint François d’Assise par le biais d’un prêtre,qui lui explique brièvement les différents types de lectures qui existent, maisse montre incapable de lui décrire une histoire d’amour. Puis, son ami dentisteRubicondo lui fournit des romans d’amour, tragiques, tristes à souhait,débordants de passion – ce sont là ses favoris. C’est une renaissance pour Antonio :il compare son état de lecteur sans livres à un profond état de solitude et detristesse. Ses premiers ouvrages sont acquis à la faveur d’une longue chassequi lui procurera suffisamment de ouistitis et de perroquets à échanger contredes livres.

« Ilpassa toute la saison des pluies à ruminer sa triste condition de lecteur sanslivre, se sentant pour la première fois de sa vie assiégé par la bête nomméesolitude. Une bête rusée. Guettant le moindre moment d’inattention pours’approprier sa voix et le condamner à d’interminables conférences sansauditoire. »

Pendant cinq mois, il affine songoût de lecteur, ne sachant pas quel genre préférer. L’histoire le rebute, lesdrames également, les livres de mathématiques encore plus. Il découvre l’amourdans la lecture à travers Le Rosaire de Florence Barclay, quiconstitue donc le point de départ de son affection pour ce genre littéraire.

Antonio partage avec la lectureune relation assez étonnante. Il lit lentement, mais se délecte de chacun desmots. En effet, ses lectures l’apaisent et lui fond prendre conscience de lamusicalité de la langue, comme une bande sonore qu’il peut se repasser encontinu. Il ne lit donc pas uniquement pour se satisfaire de l’histoire et pouren découvrir les différents évènements, mais pour s’imprégner de la qualité del’écriture.

Ses moments de lecture lepoussent également à des interrogations sur le reste du monde. En effet, à unmoment, il se trouve confronté à la description d’une scène dans laquelle unamant donne un « baiser ardent » à sa maîtresse. Déconcerté, il necomprend pas ce que cela signifie puisque dans la culture shuar, le baisern’existe pas. Ainsi, la lecture lui ouvre des perspectives qui le font voyagerau-delà de la jungle amazonienne. Il en va de même lorsqu’il est confronté à ladescription de grandes villes telles que Paris ou Genève – villes totalementméconnues de son esprit, il ne peut que tenter de se les représenter :

« Enlisant les noms de Paris, Londres ou Genève, il devait faire un énorme effortde concentration pour se les représenter. La seule grande ville qu’il eûtjamais visitée était Ibarra, et il ne se souvenait que confusément des ruespavées, des pâtés de maisons basses, identiques, toutes blanches, et de laPlaza de Armas pleine de gens qui se promenaient devant la cathédrale. »

La lecture est ainsi utiliséecomme stimulateur de l’imagination, mais également comme exutoire à un mondeféroce, les romans d’amour pouvant engendrer chez le vieil homme, témoin d’unmonde qui périclite, des instants de bonheur hors du temps, impérissables.

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