Le Visiteur

par

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Éric-Emmanuel Schmitt

Éric-Emmanuel Schmitt est
un écrivain d’origine française – naturalisé belge en 2008 – né en 1960 à Sainte-Foy-lès-Lyon près de Lyon
d’un couple de professeurs d’éducation physique. Dans sa jeunesse, une
représentation de Cyrano de Bergerac
le marque et dès seize ans, il pense à devenir écrivain. Au lycée déjà, il met
en scène et joue des pièces de théâtre. Il fait ses classes préparatoires au
lycée du Parc à Lyon puis intègre l’École
normale supérieure
. Il réussit l’agrégation
de philosophie
puis soutient une thèse de doctorat en 1987, Diderot et
la métaphysique
, publiée en 1997 sous le titre Diderot ou la philosophie de la séduction. Il devient ensuite enseignant avant de connaître une
carrière de dramaturge.

Il est révélé en France en 1991 avec sa première pièce, La
Nuit de Valognes
, réécriture du mythe
de Don Juan
. Le cadre en est le château de Valognes, dans la campagne
normande, où cinq femmes séduites
puis abandonnées par le célèbre séducteur se sont réunies. Elles comptent
instruire son procès avant de le pousser à épouser Angélique de Chiffreville,
la dernière demoiselle qu’il a charmée. Alors que chacune cherche à se faire
remarquer de lui, bien qu’elles s’étaient promises de rester insensibles, à
leur grande surprise, Don Juan ne se défend pas et accepte le mariage. Le
personnage mythique apparaît ici comme un homme ayant peu compris la sexualité
qui constitue pourtant l’angle par lequel il aborde la vie, ayant des penchants
homosexuels et désireux que quelqu’un arrête enfin sa quête éperdue de désir.

Autre pièce très connue
d’Éric-Emmanuel Schmitt, Le Visiteur paraît en 1993. L’action
se situe cette fois à Vienne, peu après l’Anschluss, où Freud reçoit un
visiteur étrange, vêtu tel un dandy. La pièce met dès lors en scène un
face-à-face entre le père de la psychanalyse, porte-parole de la science
positive, athée, et un personnage qui semble être Dieu. Une intrigue parallèle
concernant la fille de Freud, sous la menace des nazis, vient faire chavirer,
au contact du danger, les certitudes de cette figure de démystificateur. Dès lors
le propos du dramaturge prend la forme d’une tentative de théodicée, c’est-à-dire de justification de la bonté divine en
dépit du mal existant dans le monde, à ceci près que Schmitt soulève des questions et des doutes plutôt qu’il
n’apporte de réponses, comme il le fait toujours dans ses œuvres. La pièce est
un triomphe et lui vaut trois Molières dont
celui du meilleur auteur. Il quitte dès lors son poste de maître de conférence
en philosophie à l’université de Savoie et se consacre à son œuvre.

En parallèle de sa carrière
au théâtre, Éric-Emmanuel Schmitt est devenu romancier dès 1995 avec La
Secte des égoïstes
, mais il connaît le succès avec L’Évangile selon Pilate en
2000, qu’il adaptera ensuite au
théâtre. L’écrivain prend pour matière les événements de la fin de la vie du
Christ pour s’interroger d’abord sur les raisons de la trahison de Judas, puis développer
une réflexion autour de la foi,
notamment à travers la figure de Ponce Pilate, qui d’abord sceptique semble
finalement apparaître comme un des premiers chrétiens, mû par une foi qui pour
être qualifiée de telle ne peut s’appuyer sur aucun miracle auquel le croyant
aurait assisté.

En 1997 il avait démarré
son Cycle
de l’Invisible
– constitué de six romans focalisant chacun sur une
religion – avec Milarepa, roman sur
le bouddhisme, qu’il poursuit en 2001 avec Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran,
dont le héros, Moïse, onze ans, qui vit seul avec son père, dialogue souvent
avec Monsieur Ibrahim, un épicier qui fait figure de sage et de guide spirituel
pour le jeune garçon, véritable apôtre de la tolérance, thème principal d’un
roman dont le style paraît quelque peu emprunté au Romain Gary de La Vie devant soi. La même année
Éric-Emmanuel Schmitt publie La Part de l’autre, un roman bâti
sur l’entrelacement de deux histoires : une biographie romancé d’Adolf Hitler
et une biographie uchronique du même
homme, appelé Adolf H., s’il avait été accepté à l’École des beaux-arts de
Vienne contrairement au personnage historique, recalé. Le roman s’attache ainsi
à montrer comment Hitler aurait peut-être pu voir le monde sous un nouveau
jour, découvrir de nouveaux sentiments en s’épanouissant autrement. La
« part de l’autre » est cette opinion que l’autre exprime et qu’il
est possible d’admettre et de prendre en compte pour progresser.

Le Cycle de l’Invisible se poursuit en 2002 avec Oscar et la Dame rose,
l’histoire émouvante d’Oscar, un garçon de dix ans qui, sachant qu’il va
mourir, passe ses derniers jours à l’hôpital. Là, il reçoit la visite de la Dame
rose qui l’invite à écrire des lettres à
Dieu
. L’histoire devient ainsi prétexte à une réflexion philosophique sur
des questions existentielles relatives à la souffrance, la maladie et
la mort. L’auteur a créé toute une
galerie de personnages drôles et émouvants pour entourer Oscar, dont Peggy
Blue, une petite fille malade avec qui il connaît une aventure amoureuse.

En 2003 dans Lorsque
j’étais une œuvre d’art
, Schmitt imagine un pacte rappelant celui de
Faust entre Tazio, un jeune mannequin qui, désespéré, s’apprête à se suicider,
et Zeus-Peter Lama, un artiste contemporain loufoque qui lui propose de devenir
une de ses œuvres, une sculpture vivante, à condition qu’il lui abandonne son
corps et lui soumette sa volonté. À nouveau, l’histoire est prétexte à une
réflexion d’ordre général sur l’art,
le pouvoir des médias, qui créent de
la valeur, la célébrité et le bonheur.

C’est le judaïsme qui est abordé en 2004 dans L’Enfant
de Noé
à travers le parcours de Joseph, sept ans, qui en 1942 se trouve
hébergé chez le père Pons, un petit curé de campagne mais un grand Juste qui,
comme Noé, s’attache à sauvegarder quelque chose de menacé, en l’espèce la
tradition juive des enfants qu’il héberge, en aménageant par exemple une
synagogue secrète sous son église. Alors que Joseph s’attache à mentir, se
faisant passer pour chrétien, le prêtre, lui, fait donc semblant d’être juif pour
transmettre le savoir lié à leurs racines à ses pensionnaires.

En 2006, Schmitt se fait scénariste et réalisateur et tourne Odette Toulemonde, une comédie franco-belge qui sort sur
les écrans en 2007. Mais dès 2006 paraît Odette Toulemonde et autres histoires,
un recueil de nouvelles qu’il écrit pendant ses temps libres en parallèle du
tournage. La nouvelle éponyme est une transposition du scénario du film, où
Schmitt s’imagine un alter ego,
Balthazar Balsan, un écrivain à la vie chaotique qui rencontre une de ses
admiratrices, Odette Toulemonde, laquelle va l’aider à surmonter la crise qu’il
est en train de vivre. Ici l’auteur désacralise
la figure de l’écrivain et fait
preuve d’une autodérision rare. Les
sept autres nouvelles tournent chacune autour du parcours d’une femme atypique
et d’une histoire d’amour s’achevant toujours sur une chute surprenante.
Schmitt reprend la caméra en 2009 pour adapter un de ses grands succès, Oscar et la Dame rose, avec Michèle
Laroque dans le rôle de Rose.

Ulysse from Bagdad, roman picaresque paru en 2008, conte l’odyssée
de Saad Saad, un jeune Irakien fuyant la dictature de Saddam Hussein et vivant
de nombreuses aventures sur son chemin vers Londres où il compte
travailler pour subvenir aux besoins de sa famille ; devenu clandestin,
apatride, il se voit tour à tout pourchassé et exploité. L’auteur mène alors
une réflexion sur les frontières,
vues soit comme le bastion des identités, soit comme un dernier rempart pour
les illusions. Éric-Emmanuel Schmitt complète son Cycle de l’Invisible en 2009 avec Le Sumo qui ne pouvait pas grossir, sur le bouddhisme zen, et en
2012 avec Les Dix Enfants que madame Ming
n’a jamais eus
sur le confucianisme.

Éric-Emmanuel Schmitt est
aussi un passionné de musique, et
particulièrement de Mozart. Il a
notamment traduit les livrets des Noces
de Figaro
et de Don Giovanni. Il
publie aussi en 2005 une autofiction, Ma
vie avec Mozart
, qui sera ensuite portée sur scène. En 2012, il devient
membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique
et prend la direction du théâtre Rive Gauche.

 

Éric-Emmanuel Schmitt a su
devenir un écrivain populaire au
lectorat fidèle. Sa formation de philosophe ne le protège pas de critiques
récurrentes sur les aspects parfois simplistes
des réflexions qui sous-tendent
chacune de ses œuvres. Cet écrivain qui n’est pas un styliste se montre en
effet surtout attaché à construire des histoires propres à faire jouer des
notions et poser des questions. Écrivain prolixe, il lui est parfois reproché
de privilégier la quantité de ses parutions à leur qualité, perçue comme déclinante.

 

 

« J’ai essayé
d’expliquer à mes parents que la vie, c’était un drôle de cadeau. Au départ, on
le surestime, ce cadeau : on croit avoir reçu la vie éternelle. Après, on
le sous-estime, on le trouve pourri, trop court, on serait presque prêt à le
jeter. Enfin, on se rend compte que ce n’était pas un cadeau, mais juste un
prêt. Alors on essaie de le mériter. Moi qui ai cent ans, je sais de quoi je
parle. Plus on vieillit, plus faut faire preuve de goût pour apprécier la vie.
On doit devenir raffiné, artiste. N’importe quel crétin peut jouir de la vie à
dix ou à vingt ans, mais à cent, quand on ne peut plus bouger, faut user de son
intelligence. »

 

Éric-Emmanuel Schmitt, Oscar et la Dame rose, 2002

 

« – M’sieur Ibrahim,
quand je dis que c’est un truc de gens riches, le sourire, je veux dire que
c’est un truc pour les gens heureux.

– Eh bien, c’est là que tu te
trompes. C’est sourire, qui rend heureux. […] Essaie de sourire, tu verras.
[…]

Bon, après tout, demandé
gentiment comme ça, par monsieur Ibrahim, qui me refile en douce une boîte de
choucroute garnie qualité supérieure, ça s’essaie…

Le lendemain, je me comporte
vraiment comme un malade qu’aurait été piqué pendant la nuit : je souris à tout
le monde. […]

C’est l’ivresse. Plus rien ne
me résiste. Monsieur Ibrahim m’a donné l’arme absolue. Je mitraille le monde
entier avec mon sourire. On ne me traite plus comme un cafard. »

 

Éric-Emmanuel Schmitt, Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran, 2001

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