Le Visiteur

par

Le rôle de Dieu

Unequestion qui est amplement abordée par la pièce de théâtre est celle del’existence de Dieu. La pièce met en relation deux personnages qui incarnentdeux thèses opposées. D’une part le personnage de Freud, rationnel et athée, etde l’autre le personnage du Visiteur qui prétend être Dieu. Que l’on soitpartisan d’une ou de l’autre thèse, la pièce fait bien office d’argumentairepoussé entre les deux points de vue – un conflit entre raison et intuition quiest l’élément moteur de la pièce.

Àl’image d’autres pièces de l’auteur, notamment L’Évangile selon Pilate, la question religieuse est mise en avantdans Le Visiteur. Ainsi, la questionde l’existence, du rôle et de la place de Dieu est abordée dans le dialogueentre les personnages. L’une des interrogations proposées dans la pièce estcelle de savoir comment Dieu pourrait exister dans un monde où tant d’horreursse produisent quotidiennement. Dieu n’est-il pas censé être infiniment bon, etprotéger les innocents ? Dès lors, s’il laisse autant d’atrocités seproduire, peut-être est-il insensible et indifférent aux malheurs de sacréation. À partir de ce raisonnement, on est en droit de se demander quel seraitl’intérêt de l’humanité à croire en un Dieu pareil. Mais, si Dieu n’est pasindifférent, alors est-ce qu’il est impuissant face à la cruauté et à lacroissance du mal ?

Biend’autres arguments sont mis en avant pour appuyer la thèse de l’athéisme, maisl’auteur parvient à leur opposer des arguments tout aussi anciens et solides.Dieu n’est-il pas censé respecter la volonté de sa création ? N’a-t-il pasfait don à l’humanité du libre arbitre ?

« L’INCONNU : J’ai faitl’homme libre.

FREUD : Libre pour le mal !

L’INCONNU : (l’empêchant de passer,malgré les cris qui s’amplifient). Libre pour le bien comme pour le mal, sinonla liberté n’est rien.

FREUD : Donc vous n’êtes pasresponsable ? […] Empêchez-les ! Empêchez tout ça ! Comment voudriez-vous qu’oncroie encore en vous après tout ça ! Arrêtez ! […]

L’INCONNU Je ne peux pas. Je ne peuxplus !

L’Inconnu se dégage, rassemble sesforces pour aller fermer la fenêtre. Au moins, le bruit des bottes a disparu…

Il s’appuie contre la vitre, épuisé.

FREUD : Tu es tout-puissant !

L’INCONNU : Faux. Le moment où j’aifait les hommes libres, j’ai perdu la toute-puissance et l’omniscience.J’aurais pu tout contrôler et tout connaître d’avance si j’avais simplementconstruit des automates. » 

Danscette pièce de théâtre l’auteur nous expose le point de vue de son personnage,Freud, sur le pourquoi de la religion. À ses yeux, les croyants ne sont que desenfants terrifiés. Dieu est leur moyen de se rassurer et surtout de sefaciliter la vie. Pour lui, il est mieux de résister par ses propres moyens etnon en se reposant sur une entité quelconque : « j’aurais souhaité que la croyance en un Dieu me donnât du couragepour souffrir et entrer dans la mort. J’ai toujours résisté. C’était tropsimple. » Il considère que croire est une chimère pour reposer le corpsmais pas l’esprit : croire anesthésie l’esprit, ce serait céder à une illusion.La religion est pour beaucoup un moyen de se dédouaner, ou de se donner ducourage face à la vie. L’auteur nous présente la foi comme une situation de« repos », car plutôt que de s’élancer seul contre les difficultés,l’Homme a un sentiment de soutien, mais également de protection. Cependant, lavision de Freud est présentée comme pessimiste par Schmitt, ce qui peut amenerle lecteur à percevoir le point de vue de l’auteur, qui tente de montrer que lacroyance adoucit la vie plus qu’elle ne cherche à voiler les difficultésqu’elle présente : « Je sais l’autrenom du désespoir : le courage. L’athée n’a plus d’illusions, il les atoutes troquées contre le courage. […] – Tu es trop amoureux de ton courage. »

Sommetoute, l’argumentation des personnages et la thématique de la pièce semblent seconstruire autour du couple idéologique « destin / libre arbitre ». Éric-EmmanuelSchmitt parvient ainsi à s’approprier les arguments généraux relatifs à la questiondes croyances humaines, et ce faisant, il est parvenu à réunir tous les modesde pensées sur la question. Le spectacle parvient donc à mettre en relief lesinterrogations de toutes les croyances des spectateurs, sans pour autantsacrifier la profondeur desdites interrogations.

Enfin,il est intéressant de constater que malgré ses certitudes et sa positionantagoniste par rapport à la religion, le personnage de Freud a le désir decroire, même s’il s’en empêche. Toutefois, à aucun moment la pièce ne proposede solution à la question éternelle de la croyance en Dieu. La pièce se terminesans qu’aucun des deux personnages ne soit parvenu à convaincre soninterlocuteur. La fin de la pièce tend même à nier toute la réflexion qui prendnaissance au cours du dialogue, comme pour signaler que la croyance relèveexclusivement de la volonté de chacun, et qu’aucune discussion ne saurait avoirraison de la foi – peu importe que cette foi ait été placée en Dieu ou en lascience.

« Dieu sait-il que le mal court lesrues en bottes de cuir et talon ferrés, à Berlin, à Vienne, et bientôt danstoute l’Europe ? Dieu sait-il que la haine a désormais son parti où toutesles haines sont représentées ? […] Alors si Dieu était en face de moi ce soir[…] je préfèrerais lui dire : “Tu n’existes pas ! Si tu estout-puissant, alors tu es mauvais. »

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