Le Visiteur

par

Une mécanique du doute

Éric-EmmanuelSchmitt choisit d’introduire dans sa pièce le personnage de Sigmund Freud, unhomme dont les théories psychanalytiques ont eu le mérite de proposer deshypothèses pour expliquer les croyances et les comportements humains. L’auteurexploite ce personnage, symbole de la certitude, en le confrontant à des doutesnombreux face auxquels ses théories ne lui sont d’aucun secours.

Ledoute est l’un des thèmes principaux de la pièce. L’auteur s’en sert poursoulever de nombreuses interrogations, mais encore il choisit de construire lapièce autour d’une mécanique du doute qui n’épargne rien. Ainsi, qu’il s’agissedes éléments matériels censés donner son ton à la pièce, ou d’élémentsabstraits tels que les croyances, tout est sujet à un travail de remise enquestion.

Lapièce se déroule en plein Anschluss. Les nazis ont envahi l’Autriche, et dansla vie personnelle du psychanalyste célèbre, l’invasion se manifeste parl’arrestation de sa fille Anna. Freud, qui a longtemps cherché à préciser lefonctionnement de la pensée humaine, se retrouve alors dans une situation quidépasse son entendement et sur laquelle il ne peut exercer aucune influence. Lepremier élément de doute s’immisce dans la pièce de façon plutôt abstraite. Levieux psychanalyste, au crépuscule de sa vie, doit faire face à un comportementdont il n’est pas en mesure de décortiquer les tenants et aboutissants. Toutesses théories et toutes ses démonstrations perdent de leur assurance. Ce n’estplus le docteur en psychanalyse qui étudie froidement les événements sociauxpour en tirer des conclusions qui est mis en scène, mais le père incertain etangoissé face à la torture probable et l’éventualité de l’assassinat de sonenfant.

« L’INCONNU : Car ce soir,parce que tu es vieux, parce qu’ils ont pris ta fille, parce qu’ils techassent, te revoilà petit et tu aurais besoin d’un père. Alors le premierinconnu qui pénètre chez toi de manière un peu incompréhensible et qui parlebien de l’obscur, il fait l’affaire, tu oublies tout ce que tu dénonces et tucrois. »

Lesecond élément de doute qui est introduit est quant à lui bien tangible. Ils’agit du personnage du Visiteur. Le Visiteur, de par son existence, incarne ledoute dans la pièce d’Éric-Emmanuel Schmitt. En effet, le personnage de Freud,mais aussi les spectateurs et lecteurs sont laissés dans le doute quant à savéritable identité – vagabond, mystificateur ou Dieu ? Le personnage n’estpas réellement présenté et il fait simplement irruption sur scène et dans lavie de Freud. Enfin, un autre élément de doute est imputable au ton de la pièce,et l’on est en droit de se demander s’il ne s’agit pas simplement d’un rêve deFreud. On doute de la « réalité » des événements présentés dans lapièce, et aucune réponse à l’interrogation n’est véritablement fournie. Le faitque le Visiteur ne se présente qu’à Freud et à Freud exclusivement pourraitdénoncer le caractère onirique du débat entre les deux personnages. Le Visiteurse cache des autres personnages et n’est aperçu par eux à aucun moment. Sommetoute, il n’est apparu qu’à Freud, et à ce titre, il pourrait être unehallucination, un rêve, un imposteur ou une entité bien réelle.

« L’INCONNU : Il y a deshommes qui ont le pouvoir de raconter des histoires que chacun croit êtresiennes : ce sont les écrivains. Peut-être ne suis-je pas Dieu, maisseulement un bon écrivain ? »

L’auteurréussit donc habilement à introduire dans sa pièce un doute permanent, qui toutcompte fait, renforce le dialogue de Freud et de son Visiteur en soumettanttoutes les certitudes et croyances antérieures au doute omniprésent.

« L’INCONNU : Et lorsque jet’entendais dire que tu ne croyais pas en Dieu, j’avais l’impression d’entendreun rossignol qui se plaignait de ne pas savoir la musique. »

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