Le Voyageur sans bagage

par

Le regard des autres

Jacques Renaud, tel que présenté par les Renaud, n’estpas une image absolue de son identité oubliée. À l’image de la pièce qui secompose de tableaux, les souvenirs laissés par Jacques Renaud à ceux qui l’ontfréquenté, et qui lui sont à présent restitués par ces derniers, sont desimages figées d’une existence passée. Les événements qu’on lui reproche et quiont tant marqué son existence auprès des autres sont sortis de leur contexte.C’est moins Jacques Renaud qui est présenté qu’une image rémanente desimpressions du passé.

Les personnes qui se relaient pour raconter à Gastonl’homme qu’était Jacques s’approprient le passé de l’homme. Ils ne viennent paslui faire cadeau d’un passé qu’il pourrait assumer, ils lui tendent plutôt uneprison psychologique qu’ils veulent le voir intégrer. Ils ne cherchent pas àretrouver Jacques Renaud, l’ami, le fils, le frère ou l’amant, celui qu’ilsveulent retrouver c’est l’homme qui étant enfant avait coutume de tuer desbêtes pour le plaisir, qui adolescent a su se montrer amoral dans ses entreprisesamoureuses. Somme toute, ils définissent Jacques par ce qu’il a été, et c’estce portrait figé dans le passé qu’ils proposent à Gaston. Ainsi, ce n’est pas simplementun passé odieux dont ils lui dressent le portrait, mais s’il choisit d’aller auprèsd’eux, c’est un passé dont il ne pourra jamais se distancer.

« GASTON :

Je ne suis pas Jacques Renaud ; je ne reconnais rien ici de ce qui a été àlui. Un moment, oui, en vous écoutant parler, je me suis confondu avec lui. Jevous demande pardon. Mais, voyez-vous, pour un homme sans mémoire, un passétout entier, c’est trop lourd à endosser en une seule fois. Si vous vouliez mefaire plaisir, pas seulement me faire plaisir, me faire du bien, vous me permettriezde retourner à l’asile. »

Mais l’identité passée vue à travers les yeux des autresn’est pas la seule forme de regard que Jean Anouilh met en avant dans sa pièce.En effet, toute la démarche de la pièce, ce qui la met en mouvement, c’estencore le regard des autres. En effet, Gaston, l’homme amnésique qui sembleparfaitement satisfait de son existence quotidienne, fait peur. Un homme quin’a pas de passé, qui semble exister hors du temps et qui ne s’en porte pasplus mal, cela effraie. C’est la crainte qu’il inspire du fait de son manqued’attaches à une patrie, à une famille, son absence complète de bagages quipousse la duchesse Dupont-Dufort à tenter, à défaut de pouvoir reconstituer sonpassé, de lui en trouver un de substitution. Un homme sans passé, bien qu’ilsoit capable de mener une existence entière dans le présent et de faire desprojets pour l’avenir, est vu par tous comme un handicapé.

« VALENTINE :

Et puis, tu sais bien que ce n’est pas seulement moi qui te traque et veuxte garder. Mais toutes les femmes, tous les hommes… Jusqu’aux mortsbien-pensants qui sentent obscurément que tu es en train d’essayer de leurbrûler la politesse… On n’échappe pas à tant de monde, Jacques. Et, que tuveuilles ou non, il faudra que tu appartiennes à quelqu’un ou que tu retournesdans ton asile… »

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