Le Voyageur sans bagage

par

Le ton de la pièce

Jean Anouilh a mis au point un système de classification de ses pièces – il a ainsi écrit des pièces roses, des pièces brillantes entre autres. Le Voyageur sans bagage est une pièce que l’auteur classe parmi les pièces noires. En effet, les thèmes de l’identité, de l’amnésie, de l’imposture, du mensonge et de la responsabilité sont des thèmes sérieux, propices à la construction d’une pièce tragique. Toutefois, Anouilh réussit à garder sa pièce en marge de la tragédie.

Grâce à ses autres personnages très complexes qui contrairement à Gaston ne sont pas figés dans la quête d’une identité perdue, à leurs maladresses et à leurs imperfections, la pièce gagne quelque peu en légèreté. En effet, le fait que Gaston devienne une commodité rend la pièce presque comique. On découvre des familles d’inconnus disposées à retrouver un homme dont personne n’a gardé un souvenir prégnant, dans le seul espoir de toucher la phénoménale pension de patient psychiatrique à laquelle l’amnésique est rattaché. L’argent fait tout pardonner dira-t-on.

« LA DUCHESSE

Un lampiste, oui, Madame, un lampiste ! Nous vivons à une époque inouïe ! Ces gens-là ont toutes les prétentions… Oh ! mais, n’ayez crainte, moi vivante on ne donnera pas Gaston à un lampiste ! ».

On découvre le personnage de maître Huspard dont l’attachement au droit donne lieu à des situations parfois comiques, et celui de la duchesse qui se substitue à Gaston pour choisir une « bonne famille », selon ses critères, ou encore celui du maître d’hôtel peureux qui interprète maladroitement les propos de Gaston. On découvre encore le petit garçon, dit « oncle », qui fait de l’homme adulte son « neveu », ce qui ajoute de fait une fin fantaisiste à la pièce.

La pièce est parcourue de non-dits pleins d’embarras où le spectateur parvient à déceler les secrets de famille.

« Mme RENAUD

Georges, mon fils aîné, a épousé Valentine toute jeune, ces enfants étaient de vrais camarades. Ils s’aimaient beaucoup, n’est-ce pas, Georges ?

GEORGES, froid.

Beaucoup, mère.

LA DUCHESSE

L’épouse d’un frère, c’est presque une sœur, n’est-ce pas, Madame ?

VALENTINE, drôlement.

Certainement, Madame.

LA DUCHESSE

Vous devez être follement heureuse de le revoir. Valentine, gênée, regarde Georges qui répond pour elle.

GEORGES

Très heureuse. Comme une sœur. »

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