Les âmes mortes

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Première partie

L’action se déroule au cours de la première moitié du XIXe siècle, en Russie. Par une journée ordinaire, la petite ville provinciale de N… voit débarquer de sa petite voiture un homme ni beau ni laid, en somme parfaitement banal. C’est Pavel Ivanovitch Tchitchikov, accompagné de deux serviteurs, serfs qu’il possède en toute propriété : le laquais Pétrouchka et le cocher Séliphane. Pétrouchka ne se lave jamais, pas plus qu’il ne change de vêtements ; il avance donc en ce monde nimbé d’un fumet tenace qui envahit chaque lieu où il s’installe. Séliphane pratique la paresse comme un art : il ne perd aucune occasion de ne pas faire le travail qui lui revient et sa distraction induite par ses méditations dans les brumes de la vodka ont provoqué plus d’un incident sur la route. Le trio s’installe à l’auberge, et Tchitchikov entame la tâche qu’il s’est fixée : acheter des âmes mortes.

En ce temps-là, un propriétaire russe possédait non seulement la terre mais aussi les femmes et les hommes qui la peuplaient. On achetait ou échangeait les serfs comme on l’aurait fait de bétail. Cette survivance du servage médiéval était soumise à l’impôt ; à intervalles réguliers, il fallait déclarer ses serfs à l’administration du tsar qui calculait alors quelle somme le propriétaire devait acquitter. Quand un serf mourrait entre deux recensements, il devenait une âme morte, et le propriétaire devait payer l’impôt comme s’il était toujours en vie. Ce sont ces âmes mortes qui intéressent Tchitchikov : il désire les acheter.

Son premier soin est de s’introduire dans le cercle de notables de la ville : il y est bien accueilli. Ses bonnes manières font merveille et son art de trousser le compliment lui ouvre toutes les portes : il est bientôt invité chez le gouverneur, le préfet de police devient son ami, ainsi que le procureur et tout ce que N… compte de fonctionnaires titrés. Toujours Tchitchikov pose les mêmes questions : qui sont les gros propriétaires de la région ? Où habitent-ils ? Leurs affaires sont-elles florissantes ? Le charme de Tchitchikov agit et les propriétaires qu’il croise lui jurent bientôt une amitié éternelle. Notre héros entame une tournée de visites, réservant la première à Manilof. Celui-ci est un indolent qui passe ses journées à méditer, croit-il, mais dont l’esprit n’est qu’une coquille vide. Il se pense raffiné, or ce n’est qu’un imbécile dont les façons mielleuses cachent mal une insondable vacuité. Quand Tchitchikov lui offre d’acheter ses âmes mortes, il s’étonne : que peut-on faire de ce qui n’existe pas ? Pourquoi dépenser du bon argent pour une chimère ? Il se laisse cependant convaincre et l’affaire est bientôt conclue.

Puis Tchitchikov roule vers le domaine de Sobakievitch, mais Séliphane, ivre, fait verser la voiture dans le chemin. Tant bien que mal, Tchitchikov parvient au domaine d’une vieille femme qui lui offre l’hospitalité pour la nuit. C’est Anastasia Petrovna Korobotchka, et son domaine paraît tout à fait convenable. Accepterait-elle de vendre ses âmes mortes à Tchitchikov ? Cette fois, la négociation est plus difficile, car acquérir des âmes mortes semble inconcevable à la vieille femme : n’est-ce pas un péché ? Ne risque-t-on pas un châtiment divin ? Faudra-t-il déterrer les cadavres ? Et quel est le prix d’une âme morte sur le marché ? Elle ne veut pas faire une mauvaise affaire ! Et si Tchitchikov achetait plutôt du miel, lequel est excellent ? Cette âpre discussion met les nerfs de Tchitchikov à rude épreuve, mais un accord est finalement conclu. Allons, en route !

Dans une auberge, Tchitchikov tombe sur Nozdref, hobereau bruyant et tapageur dont les deux passions sont le jeu et le troc : il échangerait n’importe quoi contre n’importe quoi. Après avoir juré une éternelle amitié à Tchitchikov, il entame avec lui une étrange négociation : il lui donne ses âmes mortes, mais qu’en échange il lui achète son étalon, ou sa jument, ou cet orgue de barbarie. Et si on jouait les âmes au jeu de dames ? Après maintes palabres et force verres d’alcool, le jour se lève sur les deux amis fraternels déjà en froid. Une dispute manque tourner au pugilat et c’est l’arrivée d’un fonctionnaire de police qui permet à Tchitchikov de s’éclipser.

Tchitchikov roule à toute allure sur la mauvaise route où Séliphane ne fait pas merveille : on manque emboutir une voiture dont la passagère est très belle, et cette beauté frappe Tchitchikov comme un rai de lumière. On arrive enfin chez Sobakievitch, rustre dont la silhouette et le caractère rappellent un ours mal léché. Après avoir dénigré tout ce que la contrée compte de notables, il écoute la proposition de Tchitchikov mais exige pour ses âmes mortes un prix exorbitant. L’affaire est conclue après une rude négociation, et il est temps de rencontrer un autre propriétaire, Pliouchkine. Le domaine de ce dernier a tout pour être prospère, mais le maître est d’une avarice sordide, préférant économiser un clou que réparer une palissade. Sa mise est lamentable au point que Tchitchikov le prend d’abord pour un domestique. Une fois ce malentendu dissipé, la négociation est entamée, et l’avare consent à vendre ses âmes mortes à Tchitchikov. Notre héros est maintenant à la tête d’un joli nombre d’âmes, et il est temps pour lui de retourner à l’auberge de N…

Il est ravi : son projet est sur le point d’aboutir car il a réussi à faire entériner ses étranges transactions par l’administration. Quand on l’interroge sur ses intentions, il se garde bien de préciser que les serfs qu’il a achetés sont morts, et il raconte qu’il a l’intention de peupler une lointaine colonie. En outre, les notables de la ville le reçoivent comme un ami, et les invitations se succèdent. Il est devenu la coqueluche des dames et le bal que donne le gouverneur les voit se jeter à son cou sans la moindre pudeur. Or, Tchitchikov n’a d’yeux que pour une jeune fille qu’il retrouve, cette apparition fugace croisée un jour sur le chemin de la demeure de Sobakievitch. C’est la fille du gouverneur et cette seule présence efface toutes les autres pour Tchitchikov, au grand dam de ses admiratrices qui prennent fort mal la chose. C’est le moment que choisit Nozdref pour apparaître : il est saoul à tomber et interpelle Tchitchikov : pourquoi lui a-t-il acheté des âmes mortes ? Que compte-t-il faire de ce qui n’existe pas ? Fort embarrassé, Tchitchikov s’éclipse, mais le mal est fait. Les notables interrogent Nozdref, fieffé menteur qui raconte n’importe quoi mais qui sème encore le doute. Puis la vieille Korobotchka arrive en ville, car elle veut absolument connaître le prix d’une âme morte sur le marché. La rumeur court : les dames dépitées accusent Tchitchikov d’avoir voulu enlever la fille du gouverneur ! Notre héros n’a d’autre choix que la fuite.

Tchitchikov n’a décidément pas de chance. Fils de petite noblesse et pourvu d’une solide éducation, il a tâté de la carrière dans l’administration. Au service des douanes, il met au point de lucratifs trafics qui l’enrichissent bientôt, mais qui s’effondrent quand il est dénoncé. C’est alors que germe une nouvelle idée : il va acheter des âmes mortes et les faire passer auprès d’un prêteur comme les futurs colons qui peupleront une terre vierge. Le prêteur avancera l’argent nécessaire à l’équipement de cette colonie sur la foi des actes d’achat prouvant la possession des serfs, dont Tchitchikov se gardera de préciser qu’ils sont morts. Une fois l’argent empoché, Tchitchikov achètera une terre et réalisera son rêve : être propriétaire et vivre des rentes de son domaine. Mais pour l’heure, cette escroquerie en apparence infaillible tourne court, puisque Tchitchikov doit quitter N… au plus vite de peur d’être arrêté pour tentative d’enlèvement d’une jeune fille. 

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