Les chevaliers de la table ronde

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Chrétien de Troyes

Chrétien de Troyes – Crestiens de Troies comme il se présente dans le prologue d’Éric et Énide – est un écrivain françaisné vers 1130-1135 en Champagne, peut-être à Troyes, dontl’identité biographique demeure obscure. Les quelques dates que l’on donne àson sujet sont déduites de la chronologie de ses œuvres et de leurs dédicaces,qui situent en outre le milieu où évolue l’écrivain à la cour des comtes deChampagne puis de Philippe d’Alsace, comte de Flandres. Les premiers travauxavec lesquels Chrétien de Troyes s’essaie aux lettres ont été perdus, dont ses traductionsdes Métamorphoses et de l’Art d’aimer d’Ovide, ou sa version de la légende de Tristan et Iseut. Subsistenéanmoins une œuvre considérable sous la forme de cinq grands romans composés en octosyllabesà rimes plates, qui font de lui l’un des premiers auteurs de romans de chevalerie et le fondateur dela littérature arthurienne en ancienfrançais. L’attribution d’une œuvre à un auteur est rare à une époque oùl’anonymat prévaut pour la littérature en langue vulgaire (par opposition aulatin) ; la notoriété de Chrétien de Troyes fait donc figure d’exception.

 

Éric et Énide (≈ 1162) est un poème d’environ 7 000octosyllabes dont une partie de l’histoire a pour cadre la Cour légendaire du roi Arthur, axe spatio-temporel récurrent desœuvres de Chrétien de Troyes, qui raconte l’histoire d’Érec, un chevalier trèsépris d’Énide, une jeune fille pauvre mais belle qu’il a conquise lors d’unelutte avec un autre chevalier – épris au point de négliger ses devoirs dechevalier. Alors qu’il entend une nuit son épouse elle-même s’en plaindre, il décidede partir à l’aventure en s’adjoignant les services de celle-ci comme page. Ellese révèlera un précieux atout contre les dangers qui menacent Érec – chevaliers,brigands et géants –, car bien qu’il lui ait été fait interdiction de parler,la jeune femme enfreindra cet ordre et l’en préviendra plusieurs fois. C’est àla fois la valeur d’Érec qui est éprouvée au court du récit, dont l’aiguillonest son amour pour Énide, l’homme ayant un statut de protecteur ; maisaussi l’amour d’Énide, qui a douté de son mari, et qui figure la femmetotalement dévouée à son mari.

 

Cligès (≈ 1170, après 1164), poème de même taille quele précédent, est intitulé d’après le nom du fils qu’a eu Alexandre, empereurde Constantinople, dont les aventures, à la Cour de Bretagne, sont contées dansla première partie, avec Soredamor, la sœur de Gauvin. Alexandre est ensuitetrahi par son frère Alexis qui refuse de céder à Cligès, en dépit de la paroledonnée, le trône dont il s’était emparé alors qu’il croyait l’empereur mort. Lasuite du récit tourne autour des amours de Cligès et de Fénice, la fille del’Empereur d’Allemagne qu’Alexis a épousée. Elle finit par succomber auxsupplications de son amant et fuit avec lui. Contrairement à l’histoire de Tristanet Iseut (où Iseut est aussi promise à l’oncle de son amant), tout setermine bien ici puisque Cligès finit empereur et que les deux amants semarient. Se voit ici illustrée la thèse galante selon laquelle le cœur et lecorps ne peuvent être partagées, notamment à travers la formule deFénice : « Qui a le cœur, il ait le corps ». L’œuvre sedistingue des autres écrits de l’auteur par son atmosphère qui mêle des éléments orientaux et celtiques,byzantins et bretons.

 

Lancelot ou le Chevalier àla charrette (≈ 1168)est un poème de la même taille dont l’histoire, principalement située à la Courdu roi Arthur, est bien connue : suite à un duel, le chevalier Méléagant afait prisonnière Guenièvre, l’épousedu roi. En compagnie de Gauvain,neveu du roi Arthur, et d’autres chevaliers comme lui, Lancelot, dontl’identité reste longtemps tenue secrète, va particulièrement se distinguerdans leur quête pour délivrer la reine. Une histoire d’amour entre Guenièvre etlui s’ensuit, propre à illustrer les questions d’honneur et de galanterie quegouvernent les règles de l’amour courtois,comme la soumission absolue que doit le chevalier à sa dame. C’est Godefrois de Lagny qui achève cette œuvre de commande de Marie deChampagne, l’auteur ayant peut-être peu goûté l’abus de pouvoir dont devaitfaire preuve Guenièvre à la fin.

 

Yvain ou le Chevalier aulion (≈ 1172) est nommé d’aprèsun autre chevalier de la Cour du roi Arthur. Celui-ci a réussi à conquérir,après l’avoir longtemps contemplée grâce à un anneau qui le rend invisible,dame Laudine, la veuve d’une chevalier qu’il avait lui-même vaincu. La soifd’aventures le reprenant, il la quitte cependant sur la promesse qu’il luireviendra avant un an. Mais Yvain, qui a sauvé un lion qui désormais le suitpartout, laisse le temps filer et ne respecte pas sa parole. Il devra dès lorsreconquérir son épouse grâce à des exploits extraordinaires. Après Éric et Énide, Chrétien de Troyes peintdonc à nouveau le tableau d’une criseconjugale dans des couleurs celtiques.

 

Perceval ou le Conte duGraal (≈ 1181-1190)est un long poème de 45 000 octosyllabes entamant le cycle breton qui sera poursuivi par d’autres auteurs après Chrétiende Troyes. Il raconte l’histoire d’un jeune homme élevé dans l’ignorance de lachevalerie, laquelle a valu à sa mère de perdre son mari et ses autres fils. Larencontre de chevaliers dans la forêt où ils vivent isolés le pousse cependantà connaître la vie de ces hommes et il quitte sa mère, qui meurt peu après,mais qu’il cherchera ensuite à retrouver, ignorant de son sort, vivant demultiples aventures parmi lesquelles se distingue l’épisode où il assiste à laprocession du Graal, ce vase sacréoù fut recueilli le sang du Christ agonisant sur la croix et qui va désormaisfaire l’objet d’une quête à part. C’est ici la dimension sacrée de la chevalerie qui est mise en avant.L’intégrité du chevalier Perceval se fonde dans son éducation loin du monde quilui a permis de conserver une puretéet une simplicité de cœur.

 

Avant la productionlittéraire de Chrétien de Troyes existaient déjà de longs romans composés enoctosyllabes à rimes plates : LeRoman de Thèbes, Le Roman d’Énéaset Le Roman de Troie, dont leChampenois reprend donc la forme. La matièrede Bretagne, la légende du roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde datentquant à elle en littérature du Roman deBrut de l’écrivain anglo-normand Wace, écrit vers 1155. Chrétien de Troyestranspose ces éléments dans la société courtoise française de la seconde moitiédu XIIe siècle, animée de fêtes et de tournois, et se trouve ainsi àl’origine du cycle arthurien français.

Les histoires de Chrétiende Troyes peuvent être vues comme des exemples précoces du roman psychologique et du romanà thèse. L’auteur partage ainsi l’existence de l’homme jeune, pourvu d’uneâme ardente, entre l’amour et l’aventure, objets d’une lutte interne qui serésout en une synthèse à la fin ; au contraire de la femme qui peut sesatisfaire de l’amour seulement. La quête du héros devient bien une quête de soi, qui passe par uneintégration à la cour et l’apprentissage de ses mœurs. Ce héros rencontre une crise marquée par un sentiment demanque, lequel est comblé par la quête qui lui permet de s’accomplir en sesurpassant. L’aventure, bien sûr, se pare d’une dimension morale : ainsi le jeune homme délivre desprisonniers, des religieuses, et vient selon la formule consacrée « portersecours à la veuve et à l’orphelin ». Le chevalier n’est pas celui quicombat en son nom mais pour le bien d’autrui ; là est la vraie voie de lachevalerie que défend Chrétien de Troyes. On peut ainsi parler d’une synthèseentre les héritages contradictoires de l’Antiquité païenne et du judéo-christianisme.L’auteur obéit ainsi à l’idéal humaniste du XIIe siècle et assure lapérennité de la culture en célébrant et renouvelant les œuvres des anciens.Chrétien de Troyes parle de l’importance d’une « belle conjointure » dans son prologue d’Érec et Énide ; Lancelot peut ainsiêtre vu comme une figure du Christ, et plus généralement ses romans courtoiscomme au service d’aspirationsreligieuses et d’un esprit de croisade alors en vogue, mêmes s’ils sedistinguent à bien des égards de la chanson de geste qui exprime cet esprit plusexplicitement. Le Champenois fusionne ainsi de nombreuses traditions – légendesceltiques, chansons de trouvères et littérature courtoise –, mais aussi des éléments merveilleux et des sujets réalistes inspirés des cours du tempsqu’il a connues, mû par un souci du vraisemblablequi a peut-être assuré la fortune de ses œuvres, d’abord parmi les nobles,l’aristocratie à laquelle elles étaient destinées, avant d’être redécouvertessurtout à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle.

Au-delà d’un conteurd’exception, Chrétien de Troyes apparaît aussi comme un styliste attentif, appliqué à incarner le français dans unenouvelle langue poétique. À cet égard il est inspiré par les anciens qu’il aétudiés, dont Ovide et Macrobe notamment, qui lui inspirent bien des figures destyle, mais encore par les chansons de geste en langue d’oïl et la fin’amor (amour courtois) destroubadours qui forment une bonne partie de la littérature de la seconde moitiédu XIIe siècle.

Il meurt probablement entre1181 et 1190, laissant inachevé Percevalou le Conte du Graal.

 

 

« L’initiatrice, c’est la Dame, en qui résidetoute science et toute bonté. C’est elle qui, par sa grâce et par la vertuennoblissante de l’amour, enseigne au Chevalier la prouesse, lui apprend àvaloir, le fait monter en prix par une série d’épreuves voulues, le développeet l’accomplit. »

Joseph Bédier (1864-1938), spécialiste de littératuremédiévale

 

« Puisque ma dame de champagne

veut que j’entreprenne de faire un roman,

je l’entreprendrai très volontiers,

en homme qui est entièrement à elle

pour tout ce qu’il peut en ce monde faire,

sans avancer la moindre flatterie. »

 

 

« Puis que ma dame de Chanpaigne

Vialt que romans a feire anpraigne,

Je l’anprendrai molt volentiers

Come cil qui est suens antiers

De quanqu’il puet el monde feire

Sanz rien de losange avant treire. »

 

Chrétien de Troyes, Lancelot ou le Chevalier à la charrette (≈ 1168), premier vers

 

« LeChevalier, à pied et sans lance,

S’avancevers la charrette

Et voitsur les limons un nain

Qui, enbon charretier, tenait

Dans samain une longue baguette.

Et leChevalier dit au nain :

Nain,fait-il, pour Dieu, dis-moi tout de suite

Si tu asvu par ici

Passerma dame la reine.

Le nain perfideet de vile extraction

Nevoulut point lui en conter des nouvelles,

Mais secontenta de dire : Si tu veux monter

Sur lacharrette que je conduis,

D’icidemain tu pourras savoir

Cequ’est devenue la reine.

Sur ce,il a maintenu sa marche en avant

Sansattendre l’autre l’espace d’un instant.

Le tempsseulement de deux pas

LeChevalier hésite à y monter.

Quelmalheur qu’il ait hésité, qu’il eût honte de monter,

Et qu’ilne sautât sans tarder dans la charrette !

Cela luicausera des souffrances bien pénibles ! »

 

Chrétien deTroyes, Lancelot ou le Chevalier à la charrette (≈ 1168)

 

« Beaufils, je veux vous donner un conseil qui est très bon à connaître et s’il vousplaît de le retenir grand bien pourra vous advenir. Vous serez bientôtchevalier, s’il plaît à Dieu et je le crois. Si vous trouvez, près ou loin,dame qui d’une aide ait besoin ou demoiselle dans la peine, soyez prêt à lessecourir dès lors qu’elles vous en requièrent. Qui aux dames ne porte honneurc’est qu’il n’a point d’honneur au cœur. Servez dames et demoiselles. Partoutvous serez honoré. Et si vous en priez aucune gardez-vous de l’importuner. Nefaites rien qui lui déplaise. Si elle vous consent un baiser, le surplus jevous défends. Pucelle donne beaucoup lorsqu’elle accorde un baiser. Si elleporte anneau au doigt ou aumônière à sa ceinture, si par amour ou par prièreelle vous les donne, je le veux bien, vous porterez donc son anneau. N’ayezlonguement compagnon, en chemin ou en logis, que vous ne demandiez son nom carpar le nom on connaît l’homme. Beau fils, parlez aux prudhommes, allez aveceux. Jamais prudhomme ne donne mauvais conseil. Dans l’église comme au moutier,allez prier Notre-Seigneur ! Qu’en ce siècle il vous consente honneur, vousaccordant de vous tenir pour à bonne fin parvenir ! »

 

Chrétien deTroyes, Perceval ou le Conte du Graal (≈ 1182)

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