Les chutes

par

Ariah

Ariah a 29 ans quand débute le roman. C’estune jeune mariée qui occupe une suite nuptiale avec Gilbert, son mari. Elle vavivre un drame épouvantable : Gilbert la quitte au matin de leur nuit denoces pour aller, selon toute apparence, se suicider en se jetant dans les Chutesdu Niagara. Ce drame affreux trouve ses racines dans les personnalitésdéséquilibrées des deux protagonistes. Ariah est la fille d’un révérendpresbytérien, et elle épouse un jeune révérend. Elle a été élevée dans l’idéeque sa vie est scrutée en permanence par un Dieu vengeur et implacable. Tout cequi touche au corps de la femme est impur, et l’innocence est bannie du rapportà son corps : « Petite fille, Ariah avait osé fourrer un doigt dans sonpetit nombril serré, en se demandant si c’était une acte « sale ».Comme tant d’actes en rapport avec le corps féminin. » Cette « femmerousse en robe de collégienne à fleurs », au visage « pâli et tachéde son […], [aux] cheveux d’un roux fané [qui] tombaient en rouleaux et enmèches raides », ne connaît strictement rien aux hommes : « Vierge,à vingt-neuf ans. Ayant aussi peu l’expérience des hommes que s’ilsappartenaient à une autre espèce. »

Après une nuit de noces où, désinhibée parl’abus d’alcool, elle tente de faire l’amour à son mari, « Ariah sedemandait si elle était encore vierge. » Après le suicide de son mari,elle attend Gilbert sept jours durant, et devient pour la presse « laVeuve Blanche des Chutes ». Elle pense être damnée, à cause de soncomportement de pécheresse (selon elle) durant la nuit de noces. Elle entendDieu lui tenir ce langage : « Femme imbécile, qui es-tu pour que Majustice t’épargne ? ». Déjà blessée par une éducation religieuse marquéede pudibonderie, elle vit l’expérience traumatisante de l’abandon par son mari,qui va la marquer de façon indélébile. « Vous me quitterez, comme l’autre »dit-elle à Dirk qui la demande en mariage. Plus tard, au cours de leur union,elle sentira grandir cette terreur de l’abandon, jusqu’à tenter de former unecellule familiale inexpugnable, comme une forteresse, où ses membres devraientêtre enfermés à vie.

Pourtant, les premières années du mariage avecDirk Burnaby se passent bien, y compris sur le plan physique : « Danssa trentième année, Ariah avait découvert non seulement l’amour, mais lesrapports sexuels. Non seulement les rapports sexuels, mais les rapports sexuelsavec Dirk. Faire l’amour, disait-on. Ah ! Que l’expression était bienchoisie. » Cependant, l’alcool est très présent dans la vie du couple,nécessaire à la levée des inhibitions d’Ariah : « Tous les soirs, audîner, il y avait du vin », et « Souvent, elle emportait la bouteilledans leur chambre » ; elle prépare en outre à Dirk un Martini on therocks chaque soir. Quand elle attend son premier enfant, elle a peur d’êtreenceinte de « l’autre » : Gilbert. Son ignorance des choses dela vie est telle qu’elle va jusqu’à décrire ses peurs au médecin qui luiannonce sa grossesse : « Elle savait que les vierges pouvaient êtrefécondées. Au lycée, ce genre d’informations pratiques de base circulait ».La venue au monde du premier fils du couple, Chandler, l’apaise un peu, audépart, elle se croit sauvée : « Merci mon Dieu. Ma faute a étérachetée, et je ne Te demanderai plus jamais rien. » Malheureusementpour elle et la famille, il n’en est rien.

Elle se montre de plus en plus jalouse du travailde Dirk, de plus en plus instable, déséquilibrée, ce qui alerte son mari. Ellefinit par arrêter l’alcool mais cela ne suffit pas. Elle regarde son fils debien étrange façon : « C’est lemien, ma pénitence » dit-elle de lui. En revanche, elle va adorer sondeuxième fils, Royal. Puis elle idolâtrera Juliet, sa fille, pour la rejeterensuite.

Quand Dirk est au cœur de la tourmente qu’estle procès de Love Canal, loin de le soutenir elle le jette dehors, le met à laporte de sa propre maison. Sommé de choisir entre la cause qu’il défend et leurcellule familiale, il n’a pu se résoudre à abandonner les malheureux qui ontbesoin de son aide. « Tu es sorti de la famille. Tu nous as trahis »clame son épouse. À la mort de Dirk, le comportement d’Ariah va devenir encoreplus déséquilibré.

Elle donne des cours de piano, ce qui permet àla famille de survivre. Pour elle, le monde est divisé en deux : « nous »,et « eux ». Elle fait mener à ses enfants une vie recluse, ils nereçoivent jamais d’amis, ne voient personne en dehors de ce qui est strictementnécessaire – « La famille est tout ce qu’il y a sur terre. Puisqu’il n’y apas de dieu sur terre. » Telle est sa nouvelle vision des choses. Ellegomme le souvenir de Dirk de leur vie, interdit à ses enfants de l’évoquer,fait promettre à Chandler de ne jamais en parler à sa sœur ni à son frère. Plustard, quand ses trois enfants quittent le toit familial et tentent de gagnerleur indépendance, elle vit ces événements comme autant d’abandons. Elle parledurement à ses enfants, qui l’aiment pourtant profondément. Ces départs serontsalvateurs pour elle et pour toute la famille, puisqu’ils permettent aux troisenfants de retrouver la trace de leur père, de découvrir que loin d’être unindividu méprisable il était au contraire un honnête homme. Même Ariah finitpar parvenir à une forme de raison, en assistant à la cérémonie donnée enhommage à Dirk.

Ariah est donc un personnage victime d’uneéducation bornée, sectaire, débilitante et traumatisante. Quels que soient sesefforts, les traumatismes issus de cette éducation paraissent impossibles à guériren dehors d’une psychothérapie. Bien involontairement, elle fait le mal autourd’elle et se voit incapable de mener une vie équilibrée et heureuse.

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