Les chutes

par

Gilbert Erskine

C‘est le premier mari d’Ariah. Il a 27 ans. « Il était assez séduisant, à sa manière austère. Ces lunettes clignotantes, un long nez aux narines anormalement larges et profondes. » C’est un jeune pasteur presbytérien, lui-même fils de pasteur. Dans son milieu, rien de ce qui n’est pas écrit dans la Bible n’existe. Il lui est donc difficile de se forger ses propres idées. S’il était un être borné, il n’y aurait pas de problème, mais ce n’est pas le cas. Le conflit entre la foi et la raison est permanent en lui : « Que vaut la foi si elle est fondée sur l’ignorance ? Je veux savoir. » Ce conflit peut s’exprimer par sa passion pour la préhistoire et la géologie, passion qui se révèle peu compatible avec la vision biblique de la création du monde en sept jours. Il a de passionnantes discussions avec son meilleur ami, Douglas, à qui il confie tout, y compris ses doutes avant son mariage avec Ariah. Le lecteur devine facilement l’attirance homosexuelle qui existe entre les deux hommes, et qui est totalement inconcevable dans leur milieu et à leur époque. Gilbert refoule cette homosexualité au plus profond de lui-même, mais la frustration qui en découle, mêlée aux fruits de l’éducation rigoriste et ignorante des choses du corps – la même que celle qu’a subie Ariah – va engendrer le drame de son suicide.

Lors de sa nuit de noces, Gilbert se trouve confronté à une femme qu’il voulait considérer comme une sœur et pour laquelle il n’éprouve aucun désir : « Il n’avait pas su à quoi s’attendre, n’avait pas voulu y penser à l’avance, mais, Seigneur, il ne s’était pas attendu à cela. » ; « Insupportables pour lui, ses mains brûlantes courant sur lui à l’aveuglette. » ; « Il la trouvait laide, répugnante. ». Quand cette femme, désinhibée par l’alcool, se livre sur lui à des actes charnels, il n’éprouve qu’un insurmontable dégoût qui manque se muer en violence : « Il avait envie de la frapper de ses poings, de la bourrer de coups jusqu’à ce qu’elle perde connaissance. » Quand il atteint, bien involontairement, l’aboutissement de l’acte sexuel, sa semence le brûle et il pousse un « cri aigu, stupéfait […], un cri de chauve-souris ».

Pour fuir ce tumulte intérieur, pour sortir de cette voie sans issue, incapable d’affronter des démons bien trop dangereux, Gilbert choisit de commettre un péché mortel et va se jeter dans les Horseshoe Falls. Son cadavre sera retrouvé au bout de sept jours, rejeté par l’Entonnoir du Diable, un « vortex forcené » qui a mutilé son corps, rendant toute reconnaissance impossible. Par son suicide, il ajoute un traumatisme de plus à ceux subis par Ariah depuis sa naissance. Loin de résoudre un problème, l’acte désespéré de Gilbert Erskine est le premier acte du drame que sont Les Chutes.

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