Les chutes

par

La place de la religion dans l'intrigue.

Les États-Unis ont été fondés par les Pères pèlerinsqui quittèrent l’Europe pour des raisons religieuses. La religion chrétienne atoujours tenu une place prépondérante dans la société américaine, et leprésident prête serment sur la Bible lors de sa prise de fonction. Les Chutes montre des personnages dontle quotidien est imprégné d’une religion chrétienne basée sur une lecturelittérale de la Bible, dans un milieu naturel où d’anciens dieux pèsent encoresur les hommes.

Ariah et Gilbert sont enfants de pasteursévangéliques. Dans leur milieu, la lettre de la Bible est la seule grille delecture de la vie. Le reste est péché. Tout acte, toute pensée, doit êtreanalysée en fonction de ce que Dieu souhaite et ordonne. Ariah et Gilbert sontcorsetés par l’éducation qui leur a été infligée. Leur personnalité n’a aucunelatitude pour s’exprimer et les conséquences de cet état de fait vont êtredévastatrices. Gilbert est un homme intelligent, qui veut savoir, quirecherche la connaissance. Son goût le pousse vers la géologie et lapaléontologie, sciences dangereuses puisqu’elles contredisent le récit de laGenèse. En outre, il ne recherche pas une épouse en Ariah, mais une sœur. Laconfrontation à la réalité physique du mariage lui est insupportable. Non,Ariah n’est pas un pur esprit, c’est une femme, un être brûlant de désir. Deplus, la répulsion qu’il éprouve à l’encontre de sa jeune épouse révèle sansdoute un secret totalement inavouable en ces années 1950 : une homosexualitélatente et refoulée. Cette confrontation d’un homme honnête, mais enfermé dansune religion bornée, avec la réalité est absolument insupportable, et il netrouve que l’issue du suicide pour sortir de cette impasse. Quant à Ariah, ellese pose des questions moins éthérées mais essentielles sur la vie : lerapport au corps de la femme est-il forcément teinté de péché ? Elle se croitdamnée car elle pense avoir péché et poussé Gilbert au suicide : « Lescatholiques, dont la religion baroque épouvantait et fascinait les protestants,croyaient en l’existence de péchés véniels mais les péchés mortelsétaient ceux qui comptaient. Ariah savait que c’était sûrement un péchémortel, punissable de la damnation éternelle, que d’avoir fait ce qu’elleet Gilbert Erskine avaient fait. » Elle sombre peu à peu dans la folie,inexorablement. Sa vie est marquée par le sentiment d’abandon – tour à tour parGilbert, par Dirk, par Dieu. Rien ni personne ne la fait sortir de cettespirale négative.

La vie même de la ville et de ses habitantsest régie par ce Dieu omnipotent. En témoigne la phrase de Nina Olshaker à DirkBurnaby : « Dieu vous a envoyé à moi ». Pour elle, l’aide deDirk est un miracle, témoin de l’intervention divine. Dirk, en revanche, neplace pas sa vie dans le cadre permanent et unique de la Bible. Il n’y fait passans cesse référence, mais observons ce que fut sa vie : il a été bon, a évitéde tuer pendant la guerre, s’est refusé à faire le mal, a choisi d’écouter sa conscience.Certes, il est un pécheur : il boit, il joue aux courses, il se laisse mêmealler à la colère parfois (il frappera par exemple un innocent quand il perdrale procès de Love Canal). Mais même le Christ s’est mis en colère contre lesmarchands du Temple, et Dirk est humain. Il incarne bien davantage l’idéalchrétien que le pauvre Gilbert, corseté à perpétuité dans son éducation.

Mais il y a une présence permanente, qui nequitte jamais les protagonistes, une présence obsédante et mortelle, celle desChutes, toujours écrites avec une majuscule. Depuis la nuit des temps ellesfascinent et terrorisent, et les populations autochtones, dans les tempsanciens, lui offraient des sacrifices : « On pouvait presque croire,comme les Indiens autrefois, que le Niagara était un être vivant, un esprit. Ily avait un dieu du fleuve, et un dieu des chutes. Il y avait des dieux partout,invisibles » ; ils nommaient le fleuve « l’Eau qui a Faim ».De fait, les Chutes dévorent les personnages : Reginald Burnaby lefunambule, Dirk l’honnête homme, Gilbert le tourmenté, même Juliet manque depeu de se jeter dans le Niagara afin de rejoindre enfin ce père qui lui manquetant. Drôle d’endroit, décidément, que ce paradis des jeunes mariés. Les Chutessont le dieu immanent qui domine le roman, dieu qui n’est pas un dieu d’amour,mais un dieu redoutable – « Les Chutes ! On ne parvient pas à croirequ’elles peuvent vous tuer. Alors qu’elles sont pur esprit. »

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