L’Étrangleur de Cater Street

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De l'innocence à la conscience : le crime révélateur de vérité

Au début du roman, les personnages féminins de L’Étrangleur de Cater Street vivent dansune totale ignorance de la réalité. Au fur et à mesure du déroulement de l’intrigue,ils vont devoir aller au-delà des apparences et le crime et ses conséquencessont l’aiguillon qui les fera avancer vers la sagesse et la tristesse.

La première vison que le lecteur a de la familleEllison est idéale : un patriarche incontesté qui règne sans discussionsur son paisible foyer. Chaque personnage féminin va devoir ouvrir les yeux. Caroline,la mère, tombe des nues quand elle apprend l’infidélité de son austèreépoux : « Pendant tout ce temps il avait fréquenté une autre femmehabitant à deux pas de chez eux ! Et la pauvre maman ne n’avait jamaissu ! » Mais que le lecteur ne s’attende pas à un éclat de cetteépouse modèle : elle subit l’événement, et vit avec ce chagrin tout ensauvant les apparences. Il lui reste pire à découvrir : que le mal peut senicher tout près de soi. Nul besoin de pauvres hères pour faire unassassin : sa fille lui est enlevée par la plus insoupçonnable descréatures, la charitable épouse du révérend Prebble.

Sarah, avant d’être victime de l’étrangleur, passed’une ignorance bénie à une connaissance des choses dont elle se seraitprobablement passé. Épouse modèle, elle consacre sa vie à tenir son rang :« Sarah convi[ait pour le thé] de jeunes couples, très ennuyeux selonCharlotte. » Elle ne quitte jamais sa sphère sociale, ne quitte mêmejamais Cater Street ou ses abords. Puis, au cours du roman, elle découvrel’infidélité de son mari, puis que sa sœur a éprouvé pour ce dernier unebrûlante passion. Enfin, c’est elle qui ramène à la maison la honteuseinformation : son père a eu une liaison, et entretient encore son anciennemaîtresse. Son monde s’effondre : « Sarah n’admettait pas cette idée,ne pouvait l’admettre. Elle n’avait jamais pensé à un autre que Dominic :sa vision de l’amour le lui défendait. La fidélité faisait partie de l’amour.On échangeait des promesses et on les tenait. […] Mais on ne mentait ni enparoles ni en actes. » Devant la brutalité des événements, elle sebrouille avec Charlotte et repousse son mari. Elle n’aura pas le temps deconnaître une vraie réconciliation avec ces deux êtres chers.

Pour Emily, la découverte de la réalité du monde estmoins douloureuse. Cette pragmatique jeune fille a un but : épouser unaristocrate et sauter ainsi d’une classe sociale à l’autre. Quand elle découvrela réalité sur le monde qui est celui de Lord Ashworth, l’homme qu’elle achoisi, elle ne s’indigne pas ni ne se révolte, mais se tourne vers le jeunehomme : « Peut-être serez-vous assez bon pour faire monéducation ? […] C’est un domaine où je suis totalement ignorante. »Emily ne s’encombre pas de considérations morales : elle sait ce qu’elleveut et elle l’aura. Elle fait très vite preuve d’une remarquable capacitéd’adaptation : « Peut-être que ça te plaît de passer ta vie à rêver,mais moi pas. […] N’importe quel homme, à un moment ou à un autre, te rendramalheureuse. Je pense que George, en contrepartie, a plus d’atouts que bien dejeunes gens. » Telle est la leçon de vie qu’elle donne à Charlotte.

Quant à Charlotte, elle parcourt un chemin qui la mèned’un monde à l’autre. Son premier modèle masculin, son père, perd d’un couptoute crédibilité, avec l’apparition de son ancienne liaison : « Sipapa était capable d’une telle trahison, d’une tromperie de vingt-cinq ans,quels autres secrets ne leur avait-il pas cachés ? » De là à lesoupçonner du pire, il n’y a qu’un pas : « Pouvait-il […] avoir faitdes avances aux jeunes filles assassinées ? Puis, plutôt que d’êtredécouvert, les avoir tuées ? » La statue de marbre du père s’esteffondrée. Puis c’est au tour de celle de Dominic, son amour de jeunesse, de selézarder : « Aimer quelqu’un ne veut pas dire le connaître. »Que son beau-frère ait osé tromper sa sœur la révolte : « D’aprèsmoi, le principe de loyauté et de l’honneur est valable pour tout lemonde. » Au fil du roman, elle découvre que ce n’est pas le cas.

Mais un voyage de l’ignorance à la conscience peutêtre positif. C’est le cas de celui de Charlotte, qui en apprenant à connaîtreThomas Pitt, apprend à voir au-delà des œillères des préjugés sociaux. Elledécouvre l’amour pour un homme qui semble, lui, digne de confiance, non pasparce qu’il est bien né, mais parce que sa nature profonde est bonne.

Pour que tous ces personnages avancent et grandissent,il aura fallu les crimes de l’étrangleur, qui viennent bouleverser leurquotidien. Sarah y laisse la vie, et les autres femmes y auront gagné ensagesse, mais aussi en tristesse.

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