L’Étrangleur de Cater Street

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Le statut de l'homme et celui de la femme dans L'Étrangleur de Cater Street

Anne Perry offre au lecteur une vision réaliste de cequ’était le statut de la femme bourgeoise dans l’Angleterre victorienne.Matériellement dépendante de l’homme, la femme doit en outre se soumettre à uncode social répressif qui a pour but de l’assujettir.

D’une part, il y a les hommes. Bien que le souveraindu pays, la reine Victoria, soit une femme, ils dominent tout. Ils peuventlaisser libre cours à leurs désirs et suivre leurs instincts : LordAshworth fréquente des prostituées, Dominic a une liaison avec une domestique,Edward Ellison entretient une ancienne maîtresse… Ils le peuvent, car ils enont le droit, à la condition que cela ne se sache pas et que les apparencessoient sauves : « Ce qui compte, c’est ce qui se voit. Le comble dela vulgarité, c’est de se faire surprendre » déclare Lord Ashworth. Emilydécouvre cette hypocrisie lorsque, quand elle fait la connaissance du« beau monde », elle y découvre des prostituées magnifiquementhabillées et entretenues, mais dont il ne faut pas reconnaître l’existence,même lorsqu’elles sont présentes devant soi. C’est Lord Ashworth qui lui expliquela règle du jeu : « La prostitution s’échelonne sur plusieursniveaux, comme le reste ! Plus les courtisanes sont chères, plus elles ontune clientèle de choix, et moins elles ont l’air de courtisanes, c’esttout. » Cependant, « un gentleman ne répond pas à toutes lescourtisanes qui l’importunent. Tout particulièrement dans un endroit publiccomme celui-ci. Et assurément pas s’il est avec des dames. » De même, ladécouverte que Dominic Corde a eu une liaison avec la domestique Lily soulignel’hypocrisie de classe : Lily perdrait son emploi et sa réputation si laliaison avait été découverte de son vivant, alors que Dominic n’en souffriraguère plus que la gêne qu’il éprouve.

D’autre part, il y a les femmes qui sont forcées deréprimer leurs désirs et doivent se soumettre. Le pasteur Prebble justifie fortbien, à ses yeux, la position dominante des hommes : « les femmes,même les plus innocentes, ont besoin de la protection des hommes, qui repèrentà temps les germes du péché pour les en préserver. » Les femmesrespectables doivent tout ignorer des passions de la chair et ignorer leurnature, comme l’explique Martha Prebble : « Il nous incombe de […]faire notre possible pour les morts. Libérés de la chair corruptrice, ils’élèveront vers un jugement juste. » Le péché vient donc de la chair, dela nature humaine.

Mais la répression dont les femmes sont l’objet ne selimite pas au monde du désir. La première rencontre du lecteur avec CharlotteEllison nous fait apercevoir à quel point son intelligence et sa curiosité sonteux aussi réprimés. Le cerveau d’une femme est jugé bien trop faible poursupporter de lourdes pensées. Cependant l’intelligence de Charlotte estévidente, et c’est ce qui chez elle, outre sa sensibilité, séduit l’inspecteurPitt. Si elle se montre parfois colérique, c’est qu’elle est astreinte à unevie réglée, conventionnelle et ennuyeuse à mourir : « Fais de labroderie ou continue ce tableau sur lequel tu travaillais hier » luiconseille-t-on – vie où les visées de ses parents ont plus de poids que lessiennes. Le poids des conventions est tel que seuls les crimes d’un tueur ensérie lui permettront de s’échapper de son existence étouffante.

Il est clair que la répression des femmes est à labase des problèmes du monde de Cater Street. Entraînant immanquablement avecelle l’hypocrisie masculine, cette répression laisse muettes les femmes, qui nepeuvent discuter ouvertement avec les hommes. Les femmes de Cater Street neremettent pas en cause cet ordre des choses : il doit en être ainsi, etmême la prestigieuse Florence Nightingale, infirmière dévouée et gloirenationale, ne trouve pas grâce à leurs yeux : « si peuféminine », mais il est vrai que « ce n’est pas une dame. »Sarah Corde, pieuse et conventionnelle, en subit les effets. Son mariage enapparence parfait le serait seulement si la face publique de Dominiccorrespondait à sa vie privée. Ni le mariage de Sarah, ni celui que planifieEmily ne reposent sur l’honnêteté. C’est cette honnêteté des deux personnes quirend inimitable la relation de Charlotte et de Thomas Pitt. Et c’est leur désird’honnêteté qui fait d’eux des partenaires assortis à égalité. Perry propose làune autre vision du mariage que celle de la société qu’elle décrit, basée surla vérité et une franche amitié, plus que sur des questions de rang, de positionsociale ou d’obéissance.

Anne Perry nuance quand même cette vision du mondeavec le personnage d’Emily, qui s’arrange très bien avec le système. Sapersonnalité lui permet d’accepter les faiblesses de George Ashworth, son futurmari, avec calme. Plus pragmatique que Charlotte, elle ne souffre guère desnormes sociales. Elle se révèle capable de grimper l’échelle sociale en seconformant aux apparences, tout en étant certaine qu’elle pourra manipuler sonfutur époux, autant que nécessaire. Capable de se conformer aux conventions,Emily ne donne pas l’impression d’être malheureuse dans le monde qui est lesien.

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