L’homme qui rit

par

La dénonciation d’une misère omniprésente

Nous avons vu qu’Hugo utilise le grotesque incarné par Gwynplaine et le burlesque en Ursus pour montrer comment une société malade et inégalitaire conçoit le physiquement monstrueux en niant la beauté intérieure. C’est donc un portrait à charge que l’auteur brosse contre son époque. En effet, il vise d’une part le caractère oisif dans lequel s’enlise une catégorie sociale haut placée qui, d’ennui et de désœuvrement, se complaît dans la maltraitance et la brutalité, se gaussant à gorge déployée de ce que la nature (ou l’artifice qu’utilise les comprachicos par exemple) a fait subir à de moins fortunés qu’eux :

« Que voyait-il autour de lui ? Qu'était-ce que ces vivants dont son existence nomade lui montrait tous les échantillons, chaque jour remplacés par d'autres ? Toujours de nouvelles foules, et toujours la même multitude. Toujours de nouveaux visages et toujours les mêmes infortunes. Une promiscuité de ruines. Chaque soir toutes les fatalités sociales venaient faire cercle autour de sa félicité ».

 

Il est également question d’un blâme d’une société passive et qui se contente de regarder, de rire bêtement de la façade des choses en tentant de se convaincre qu’eux seuls peuvent rire, et que personne au-dessus d’eux ne rit de leurs personnes, tandis que le peuple souffre des inégalités, des écarts de richesses et patauge dans la fange d’une misère inhumaine. Ainsi, Victor Hugo multiplie les descriptions des richesses et des propriétés, des titres possédés par la noblesse et de ce qui fait la fortune des plus grands.

Par exemple, la description de Gwynplaine à la Chambre des Lords prend une tournure presque provocante lorsque le jeune homme, aux titres de noblesse désormais reconnus comme tels, vient témoigner de la misère dans laquelle il a lui-même vécu. Le passage débute par la qualification du lieu comme « un endroit extraordinaire », tandis que d’ordinaire, c’est Gwynplaine lui-même qui propage l’étrange et l’inhabituel : « Il était assis sur un banc fleurdelysé. […] Il avait autour de lui des hommes de tout âge, jeunes et vieux, assis comme lui sur les fleurs de lys et comme lui vêtus d'hermine et de pourpre. Devant lui, il apercevait d'autres hommes, à genoux. Ces hommes avaient des robes de soie noire. » Les personnes présentes sont donc caractérisées par leur habit, les nobles portant des costumes élaborés et pompeux tel celui de Gwynplaine, et les magistrats sont vêtus de noir, dans une attitude plus discrète et recueillie. Cette description résume bien une société dans laquelle tout est régi par l’apparence, et où la hiérarchie des classes doit correspondre à des critères précis. La description du carrosse, qui suit celle de l’antichambre et du trône d’Angleterre, en expose aussi la pompe.

 

Malgré tout le faste qui semble rehausser le héros au rang de noble, ses « pairs » ne parviennent pas à voir autre chose que son seul défaut, la sombre anomalie perceptible chez lui : son sourire difforme. Ainsi, il se voit devenir la risée de la chambre, malgré le plaidoyer pour la justice qu’il adresse de tout son cœur à ceux supposés le considérer désormais comme un égal : « Rendez-vous compte de ces détresses. Pas plus tard qu'hier, moi qui suis ici, j'ai vu un homme enchaîné et nu, avec des pierres sur le ventre, expirer dans la torture. Savez-vous cela ? non. Si vous saviez ce qui se passe, aucun de vous n'oserait être heureux. »

Il présente donc aux Lords des faits qu’ils savent être véridiques, mais face à la vision de Gwynplaine, ils ne peuvent utiliser que le rire pour se défendre du poids de leur conscience qui revient les frapper.

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