L’homme qui rit

par

L’attrait pour le monstrueux

Dans L’Homme qui rit, le lecteur se trouve plongé dans un monde de monstres de foire et de spectateurs hilares devant les acteurs-victimes d’une telle mise en scène. Nous allons étudier en quoi la question de la monstruosité est intéressante dans un tel roman.

Victor Hugo nous prouve une fois de plus dans L’Homme qui rit que le thème du monstre est l’un des thèmes récurrents qu’il affectionne. En effet, dans la préface de Cromwell, il affirme que dans une œuvre littéraire, il existe un lien indissociable entre le sublime et le laid, qu’il faut exploiter afin que l’œuvre en devienne intéressante. L’utilisation du monstrueux chez Hugo est habituelle puisqu’il expose déjà un tel personnage dans Han d’Islande ou encore dans Notre-Dame-de-Paris où le personnage central est un bossu.

Pour Hugo, le monstrueux est le meilleur moyen d’exacerber une réalité à dénoncer en la livrant au regard d’autrui, sous un angle à la fois risible, grotesque et pathétique. Cependant, il est un aspect de la monstruosité qui change dans L’Homme qui rit, et qui représente toute la différence de l’œuvre face aux autres : ici, le personnage monstrueux a une belle âme, tandis que chez Han ou Quasimodo, le physique empêche l’esprit de se développer, et leur âme reste aussi déplaisante que leur apparence. L’Homme qui rit est donc l’aveu d’une évolution de la part de l’auteur, la marque d’une prise de conscience ; il veut montrer au public qu’une apparence non conventionnelle peut cependant s’assortir d’un esprit honnête et noble. On peut penser que si Hugo en était resté à ses anciennes croyances quant à l’apparence, Dea n’aurait connu de Gwynplaine qu’un homme affreux moralement ; cependant, sa cécité lui voilant ses traits déformés, elle le considère quand même comme un homme d’une pureté d’âme exceptionnelle :

« Une seule femme sur la terre voyait Gwynplaine. C'était cette aveugle. […] Elle savait […] qu'il avait mis sa main dans l'ouverture du sépulcre et qu'il l'en avait retirée, elle, Dea ; que, demi-nu, il lui avait donné son bâillon, parce qu'elle avait froid ; qu'affamé, il avait songé à la faire boire et manger ; que pour cette petite, ce petit avait combattu la mort ; qu'il l'avait combattue sous toutes les formes, sous la forme hiver et neige, sous la forme solitude, sous la forme terreur, sous la forme froid, faim et soif, sous la forme ouragan ; que pour elle, Dea, ce titan de dix ans avait livré bataille à l'immensité nocturne. »

« Ursus, philosophe, comprenait. Il approuvait la fascination de Dea. L'aveugle voit l'invisible ».

La lugubre opération qui a conféré à Gwynplaine sa monstruosité semblerait appeler plutôt l’horreur que le rire. Or c’est une foule hilare et loin de compatir ou de s’effrayer qui s’esclaffe devant le sourire taillé au scalpel de « l’homme qui rit ». Ainsi, le monstrueux sert ici d’exutoire à un peuple qui ne peut rire que lorsqu’il est confronté à situation pire que la sienne. Les nobles eux ne confèrent aucune crédibilité au discours d’un homme défiguré. Ainsi, lorsque Gwynplaine tente de convaincre la Chambre des Lords en faveur des petites gens, il ne récolte en retour que des rires, presque reconnaissants d’apporter un peu d’une tragique dérision au sein du quotidien des nobles.

Victor Hugo utilise donc ici la fascination d’une société pour le monstrueux pour en faire finalement ressortir la misère et l’inégalité.

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