Lolita

par

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Vladimir Nabokov

Vladimir Nabokov est un écrivain russo-américain
né à Saint-Pétersbourg en 1899 dans
une famille aisée de moyenne
noblesse, d’un père avocat, journaliste et homme politique. Il passe son enfance, qu’il qualifiera de « parfaite » à Saint-Pétersbourg. On
parle russe, anglais et français chez
les Nabokov ; le jeune Vladimir lit et écrit couramment en anglais plus
tôt qu’en russe. La famille est orthodoxe mais la religion n’a pas une grande
importance dans leur vie. Vladimir est éduqué par des gouvernantes et des
précepteurs avant d’intégrer l’école Ténichev réservée à l’élite. Ses premières
amours vont à la littérature – il commence à versifier en 1914 –, aux papillons
et aux échecs.

À la révolution
d’Octobre
, les Nabokov sont forcés de fuir en Crimée, où le père devient ministre de la Justice. Après la défaite
de l’armée blanche ils émigrent brièvement en Angleterre où Vladimir étudie la zoologie au Trinity College à Cambridge, puis les langues romanes
et slaves et la littérature française, avant de s’installer à Berlin où le jeune homme les rejoint
deux ans plus tard une fois son Bachelor of Arts obtenu. En 1922 son père, à la tête d’un journal émigré,
est assassiné par un monarchiste
russe en protégeant le chef du Parti constitutionnel démocratique. Cette mort
marque profondément le jeune homme qui la transfigurera plusieurs fois dans son
œuvre. Vladimir reste à Berlin alors que le reste de la famille déménage à
Prague. Le jeune homme y est déjà reconnu comme écrivain et poète parmi la communauté émigrée ; il gardera
son nom de plume d’alors, V. Sirin, jusque dans les années
1940. Il vit peu de sa littérature et doit compléter ses revenus comme
professeur de langues, de tennis et de boxe ou en figurant dans des films. À
Berlin, Nabokov cultive l’entre-soi parmi la communauté émigrée, ne se mêle pas
aux Allemands et connaît peu la langue. Il publie notamment deux recueils de
poèmes et sa traduction en russe d’Alice
aux Pays des Merveilles
. Il écrit aussi des articles sur les lépidoptères
ou des problèmes d’échecs.

 

Les premières
œuvres
de Nabokov sont écrites en
russe
. Parmi elles figure son troisième roman, La Défense Loujine (Zashchita
Luzhina
 ; The Defense, 1964),
publié en 1930, dont l’auteur parle comme de « l’histoire d’un joueur d’échecs écrasé par son propre génie ». Nabokov a mis beaucoup de
lui dans son héros, qui comme lui parle trois langues et a émigré en Allemagne
après la révolution d’Octobre. Mais Loujine, lui, est quasiment dément :
toute sa vie paraît être une gigantesque partie d’échecs. C’est un joueur
professionnel mais son métier déborde sur tous les aspects de sa vie. Après une
partie contre un Italien qu’il doit quitter complètement désorienté, sa femme
le tient loin des échiquiers, avant que le jeu ne revienne dans une vie dont il
semble être devenu indissociable.

En 1934 La Méprise (Otchayanie ; Despair, 1937) évoque le crime parfait imaginé par Hermann, un homme narcissique,
misogyne, mythomane, froid et cynique, qui tue un vagabond lui ressemblant parfaitement
pour que sa femme touche une assurance vie. Le double apparaît comme un thème important de l’œuvre. Chambre
obscure
(Kamera Obskura ;
Camera Obscura, 1936 ; Laughter in the Dark, 1938), roman
publié en 1933 met en scène une relation entre Margot, une femme-enfant – déjà –, espiègle et désinvolte, qui veut devenir une
star du cinéma allemand, et Albinus, un bourgeois d’âge mûr, marié, fou
amoureux d’elle quand la jeune femme n’est séduite que par son argent.

 

En 1937 Vladimir quitte Berlin pour la France avec sa famille. Ils y vivront à
Paris et dans plusieurs villes du Sud. En 1940 l’avancée des troupes allemandes
les pousse à fuir pour les États-Unis
où ils s’installent à Manhattan. Nabokov y est entomologiste bénévole pour le Muséum américain d’histoire
naturelle. Il devient en 1941 maître de
conférences
au Wellesley College
à l’ouest de Boston, où il fonde le département de russe, poste qui lui laisse
du temps libre pour l’écriture et ses activités de lépidoptériste. Il ira
jusqu’à dire que s’il n’y avait eu la révolution d’Octobre, il se serait
peut-être consacré à cette passion toute sa vie et n’aurait pas écrit de
romans. Cette année-là il publie The Real Life of Sebastian Knight (La Vraie Vie de Sebastian Knight), son
premier roman en anglais, qui illustre l’impossibilité de connaître l’autre,
même s’il nous est très proche, à travers l’histoire d’un homme appelé V. qui
entreprend d’écrire, après la mort de son frère Sebastian Knight, un écrivain
célèbre (né en Russie la même année que Nabokov), la biographie de celui-ci en
menant une enquête, notamment sur les femmes qu’a aimées son frère et auprès de
ses fréquentations. Il étudie aussi ses œuvres, et particulièrement la dernière
qui décrit les étapes d’une agonie. Il n’y a pas à proprement parler d’intrigue
pour soutenir l’attention du lecteur ; l’œuvre repose sur une atmosphère
qui a quelque chose d’onirique, le
sens de ce qui se passe demeurant obscur, comme souvent chez Nabokov. On a en
réalité affaire à un unreliable narrator qui à travers le
récit paraît chercher à prouver sa propre existence, qui fusionne avec celle de
Sebastian.

 

En 1945, Nabokov est naturalisé américain. Outre la langue, il enseigne aussi la littérature
russe à Wellesley ; ses cours connaissent un certain succès de par son
style d’enseignement et l’intérêt des Américains pour la Russie en ces temps de
guerre froide. En parallèle Nabokov est le conservateur de la section des
lépidoptères du Muséum de zoologie comparée de l’université d’Harvard. En 1948
il part enseigner le russe et la littérature européenne à l’université Cornell (Ithaca, État de New
York) faisant partie de l’Ivy League. Il y restera jusqu’en 1959. Parmi ses
élèves figure notamment Thomas Pynchon.
Chaque été, sa passion de collectionneur de papillons pousse Nabokov à se
rendre dans l’Ouest des États-Unis, dans les montagnes Rocheuses ; c’est
durant l’un de ces voyages qu’il écrira Lolita.

 

Dès 1951 Nabokov publie en anglais ses mémoires, traduits en français par Autres
rivages
(Conclusive Evidence: A
Memoir
[US] ; Speak, Memory
[UK]), qui couvrent sa vie de 1903 à son émigration aux États-Unis en 1940.
C’est une des deux seules œuvres, avec Lolita,
que l’auteur a choisi de traduire
lui-même en russe
. Le style de Nabokov s’y affirme d’une grande vigueur et
l’écrivain n’hésite pas à utiliser un lexique
d’entomologiste
pour que le tableau de sa personne soit complet. L’œuvre
illustre la grande mémoire sensorielle de
l’écrivain, qui se targue d’avoir des souvenirs précis de sa plus petite
enfance.

C’est en 1955
que paraît l’œuvre, de très loin, la plus connue de Nabokov, et qui lui vaudra avec
une stature internationale une réputation sulfureuse, Lolita,
qu’il traduit lui-même en russe en
1965 de crainte d’une traduction infidèle. Nabokov y reprend une trame qu’il
avait déjà développée dans L’Enchanteur (
Volshebnik, 1939 ; The Enchanter, 1985). Lolita se nomme en
réalité Dolorès, c’est une jeune
fille de douze ans dont s’éprend Humbert,
un professeur de littérature qui séjourne alors chez la mère de celle-ci, la
veuve Charlotte Haze. Humbert épouse finalement la mère pour rester proche de
la fille, et une fois la première morte d’avoir découvert dans le journal de
son mari son regard réel sur sa fille (perturbée, elle se fait écraser par une
voiture), il part aux États-Unis avec la seconde. En dépit de sa pédophilie, Humbert
est présenté comme un être émouvant et attachant. Abusée, Lolita, qui n’a pas
eu d’enfance, abusera à son tour de son amant, et finira par apparaître déjà vieille
à Humbert à dix-sept ans, alors qu’il la retrouve pauvre et enceinte. L’œuvre
est adaptée au cinéma par Stanley Kubrick en 1962.

Après le succès inouï de Lolita Nabokov peut retourner en Europe et se consacrer à
l’écriture. En 1961 il s’installe au Montreux
Palace
en Suisse où il vivra jusqu’à sa mort. De là il part chasser le
papillon dans les Alpes, en Corse ou en Sicile. En 1962 dans le roman
postmoderniste Feu pâle (Pale Fire)
il se livre à une parodie du milieu universitaire américain à
travers la glose, par Charles Kinbote, un professeur de langue et de
littérature zembliennes, souhaitant rendre hommage à un ami mort, du poème
laissé par celui-ci, « Feu pâle », glose qui devient une satire des travaux de recherche. À cela s’ajoute une intrigue policière autour du roi du Zembla réfugié aux États-Unis
après avoir été détrôné par des révolutionnaires, et qu’un tueur à gages
poursuit. C’est la balle de celui-ci qui a tué le poète par erreur, rappel de
la mort accidentelle du père de l’auteur. Cette année-là Nabokov publie aussi
sa traduction et son commentaire d’Eugène Onéguine de Pouchkine
accompagnés de ses Notes sur la prosodie analysant les différences entre les vers
iambiques anglais et russes, publication qui déclenchera un débat académique conséquent.

Ada ou l’ardeur : chronologique familiale (Ada or Ardor: A Family Chronicle)
qui paraît en 1969 est le roman que Nabokov a mis le plus de temps à écrire. Van
Veen, 90 ans, y raconte sa vie, se rappelle son enfance et son adolescence,
parfaitement heureuses, retracées de façon épique. Il rencontre sa cousine Ada
alors qu’il a onze ans et elle quatorze. Les deux jeunes gens, très
intelligents, connaissent ensemble les joies de l’amour et ne découvriront que
plus tard qu’ils sont frère et sœur. Va Veen devient un éminent psychologue et
l’œuvre apparaît comme ses mémoires,
parsemés de notes marginales d’Ada
et d’un éditeur signalant les carences du manuscrit.

 

Vladimir Nabokov meurt en 1977 à Montreux.

 

L’œuvre de Nabokov se distingue par des intrigues complexes souvent fondées sur
des jeux de miroirs et des énigmes, son habileté aux jeux de mots ou encore son usage de l’allitération. Ses cours à l’université
de Cornell permettent de comprendre son esthétique du roman : selon
Nabokov, le romancier ne doit pas avoir pour dessein d’enseigner, et le lecteur
ne doit pas éprouver d’empathie pour les personnages mais une jouissance
esthétique supérieure en se montrant attentif
au détail du style et de la structure
. Cette relative sécheresse de son intention
lui a valu certaines critiques qui pointaient la stérilité de son art ou l’aspect
chirurgical de son style. Plusieurs de ses personnages apparaissent synesthètes comme Nabokov l’était lui-même.
Il a été noté que ses travaux littéraires et ceux sur les papillons n’avaient
pas rien à voir et pouvaient avoir été permis et engendrés par un même amour du détail, de la contemplation et de
la symétrie
. L’écrivain se distingue par une capacité à donner vie à des
objets grâce à des sens aigus qui en perçoivent les moindres détails.

Nabokov n’a jamais contemplé la Russie avec
nostalgie comme beaucoup de Russes blancs ; il considérait même le statut
d’exilé et d’apatride comme un privilège.
À tous égards il s’est toujours montré anticonformiste,
très indépendant d’esprit, n’appartenant
à aucune chapelle, fondant même son
propre langage
, quelque peu idiosyncrasique parfois, à partir des diverses
cultures qui l’avaient traversé. Il fut un violent pourfendeur de la
psychanalyse, stigmatisa le communisme en pointant les ridicules des dirigeants
de l’U.R.S.S., soutint la guerre au Vietnam et sûr de son génie propre,
n’hésita pas à critiquer de grands noms de la littérature comme Conrad,
Faulkner, T. S. Eliot, Hemingway, Henry James, Balzac ou Sartre.

Il faut noter l’importance, dans la carrière de
Nabokov, de sa femme Véra Evseyevna
Slonim
, rencontrée en 1923 à un bal de charité berlinois, qu’il a épousée
en 1925 – leur mariage dure 52 ans jusqu’à la mort de Nabokov –, et qui lui a
servi entre autres de secrétaire, de correctrice, de traductrice, de
bibliographe, d’agent, de conseillère légale ou de chauffeuse dans ses nombreux
voyages pour partir chasser le papillon, Nabokov n’ayant jamais appris à
conduire.

 

Parmi les auteurs qu’il a influencés, on cite
parmi ses contemporains, outre son élève Thomas Pynchon, John Banville, Jon
DeLillo, Salman Rushdie, Edmund White ou Jeffrey Eugenides.

 

 

« Lolita, lumière de ma
vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de la langue
fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois reprises, contre
les dents. Lo. Lii. Ta.

Le matin, elle était Lo,
simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était
Lola en pantalon. Elle était Dolly à l’école. Elle était Dolorès sur les
pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita. »

 

« Vous pouvez me couvrir
d’injures, menacer de faire évacuer la salle – tant que je ne serai pas
étranglé par vos baillons, je crierai ma pauvre vérité. L’univers saura combien
j’aimais Lolita, cette Lolita, blême et polluée, et grosse de l’enfant d’un
autre, mais toujours la même – avec les mêmes yeux gris, les mêmes cils
fuligineux, les mêmes harmonies châtain et amande amère – oui, la même
carmencita, mienne, mienne à jamais ! Changeons de vie, Carmen, allons vivre
quelque part où nous ne serons jamais séparés ; l’Ohio ? Les déserts du
Massachusetts ?… Peu me chaut que ses yeux s’éteignent en une myopie de
poisson, qu’enflent et se craquellent les aréoles de ses seins, que se déchire
et s’étiole son adorable delta, si jeune et délicat et velouté – même alors, je
défaillirais de tendresse à la seule vue de ton visage aimé et pâle, au seul
chant de ta jeune voix rauque, oh, ma Lolita ! »

 

Vladimir
Nabokov, Lolita, 1955

 

« Quand je me reporte en
arrière, à ces années d’exil, je me vois, moi, et des milliers d’autres Russes,
menant une existence bizarre, mais nullement désagréable, dans l’indigence
matérielle et le luxe intellectuel, parmi des étrangers parfaitement
insignifiants, Allemands et Français fantomatiques, dans les villes plus ou
moins illusoires desquels nous, émigrés, venions à demeurer. Ces aborigènes
étaient pour l’œil de l’esprit aussi plats et transparents que des silhouettes
découpées dans de la cellophane, et bien que nous nous servions de leurs
accessoires, applaudissions leurs clowns, cueillions les prunes et les pommes
sur les bords de leurs routes, aucune communication réelle, riche d’humanité de
cette sorte si répandue dans notre propre milieu, n’existait entre nous et
eux. »

 

Vladimir Nabokov, Autres rivages, 1951

 

« La consommation d’un
aliment tripoté par un de mes semblables m’est, comme je l’expliquai aux
convives rubiconds, aussi répugnante que l’idée de manger une créature humaine,
y compris – je baissais la voix – la plantureuse étudiante à queue de cheval
qui prenait notre commande et léchait son crayon. »

 

Vladimir Nabokov, Feu pâle, 1962

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