Lolita

par

Le sentiment de culpabilité

A. L’immoralité d’Humbert Humbert

Ce qui frappe à la première lecture du chef-d’œuvre de Nabokov, c’est l’immoralité ambiante qu’elle véhicule. Certes, Humbert Humbert peut passer à première vue pour un individu amoral, mais il est fondamentalement plus immoral qu’autre chose, et lui-même le sait en dépit de ses plastronades : « Vous pouvez me couvrir d’injures, menacer de faire évacuer la salle – tant que je ne serai pas étranglé par vos baillons, je crierai ma pauvre vérité. L’univers saura combien j’aimais Lolita ». À la lecture de ce passage on se demande assez vite à qui il essaie de mentir : est-ce à son jury ou à lui-même ? À tel point qu’il en paraît pathétique quand il affirme : « Je n’ai fait qu’obéir à la nature. Je suis le chien fidèle de la nature. ». Ce a quoi ses détracteurs les plus virulents répondront, non sans hargne, qu’il est donc plus chien qu’homme.

Sans verser dans le même extrémisme, on peut se demander quel genre d’amour peut justifier tous les actes du personnage principal. Il évite le débat en prétendant ne pas porter de jugement moral sur ses actes et cependant il est rongé par un doute pernicieux et des remords latents, dernière et frêle opposition d’une conscience réduite en charpie. Dans une certaine mesure, l’auteur désavoue le débat puisqu’il affirme dans l’avant-propos qu’il sait que l’œuvre causera un tollé – ce en quoi l’histoire de l’ouvrage lui donna raison –, mais il livre son récit en l’état néanmoins, comme ne trouvant rien à y redire.

Aussi, les fortes effluves de péché et d’interdit qui émanent de Lolita ont énormément contribué à faire de ce roman le classique qu’il est devenu.

B. Les scrupules d’Humbert Humbert

En dépit de ses protestations et de son refus de se soumettre à un quelconque jugement, Humbert Humbert ne peut échapper au jugement de la seule personne qu’il ne peut éviter : lui-même – « Pourquoi alors ce sentiment d’horreur dont je ne puis me défaire ? » se demande-t-il. On ne peut automatiquement présumer qu’un individu qui prône un épicurisme bon teint puisse être livré aux tourments d’un sens moral aigu et pourtant, ses tentatives pour se justifier jettent le doute sur ses convictions. En effet, s’il n’était le sujet de ces atermoiements, Humbert Humbert aurait pu passer pour un authentique débauché dans la pure tradition du marquis de Sade, mais il apparaît finalement comme un petit bourgeois s’essayant au vice en dilettante, un débauché sans envergure.

On peut interpréter ces scrupules comme la manifestation du combat entre son éducation et son désir de jouissance. Il faut noter que si ces scrupules font d’Humbert Humbert un personnage réaliste, ils sont loin de contribuer à la beauté de l’œuvre car ils lui ôtent une part de son aura scandaleuse, la rendant presque politiquement correcte (pour autant que puisse l’être ce genre d’ouvrage).

Aussi, au lieu d’un nouveau Justine ou les Malheurs de la vertu, Nabokov nous propose un remake légèrement plus impudique et tout aussi empreint de guimauve que Manon Lescaut.

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