Mémoires de mes putains tristes

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Résumé

Dans la ville colombienne de Barranquilla, un 28 août, à la veille de sesquatre-vingt-dix ans, le narrateur appelle une de ses anciennes connaissances,la tenancière de maison close Rosa Cabarcas, pour qu’elle assouvisse un capricerendu urgent par l’approche d’une échéance qui semble accentuer d’un coup savieillesse : pour son anniversaire, il désire renouer avec une habitudequi l’a accompagné toute sa vie, en s’offrant une amante tarifée. Mais il yajoute une exigence : la jeune fille avec laquelle il passera la nuitdevra être vierge.

Homme gris et complexé, sans ambition et routinier, cet ancien professeurde latin et journaliste subsiste grâce à une modeste retraite ainsi qu’à lachronique hebdomadaire qu’il continue d’écrire pour le journal La Paz. Amateur de musique classique, ilvit dans la maison coloniale que lui ont léguée ses parents, avec pour seulecompagnie des livres. Afin d’améliorer son quotidien, il vend petit à petit unpatrimoine familial de toutes façons condamné à disparaître avec lui. Loin deshonneurs sociaux que lui vaut sa condition de mélomane lettré, il reconnaîtavoir toujours vécu en parallèle une deuxième vie, celle d’un client habituédes bordels du quartier chinois. Pour honorer une promesse faite à sa mère surson lit de mort, il a bien tenté un jour, dans sa jeunesse, de se marier, maisn’ayant jamais eu de relations sexuelles gratuites, quand l’occasion s’estprésentée et alors que sa promise Ximena Ortiz l’attendait à la mairie, il afui pour retrouver un monde familier de relations marginales.

Sa longue existence est ainsi passé sans heurts ni gloire, sans amitié etsans autre relation que celle l’unissant à sa servante, la fidèle Damiana,qu’il entraîne également dans ses fantasmes en lui rémunérant sa soumissionsexuelle. Bien qu’étant un homme de plume, avec en tête depuis longtemps untitre pour une œuvre littéraire (« Mémoires de mes putains tristes »),un certain dégoût pour sa propre médiocrité et le vide qui l’entoure le découraged’écrire sur une vie qu’il juge inintéressante. Jusqu’à ce fameux soir de sesquatre-vingt-dix ans, où se produit la rencontre qui va bouleverser ses repères.

Rosa Cabarcas le rappelle en effet pour lui confirmer qu’elle a trouvé unejeune fille correspondant à ses attentes, et qu’il peut passer la nuit avecelle, moyennant un prix plus élevé en raison des risques encourus :l’adolescente n’a que quatorze ans, avoir un rapport sexuel avec elle estillégal. Fébrile et impatient, le narrateur se présente au rendez-vous. Lajeune fille l’attend dans une des chambres de l’établissement, nue et endormie.Pour l’aider à vaincre ses appréhensions, la patronne lui a fait boire unetisane. L’adolescente, d’origine indigène et modeste, coud des boutons dans unatelier pour subvenir aux besoins de sa famille, et de ce fait, après sa longuede journée de travail, elle est épuisée.

Après quelques tentatives maladroites pour la réveiller, le narrateurpréfère se perdre dans la contemplation de ce corps jeune et nu, offert sansfausse pudeur, et le trouble qu’il commence à ressentir le surprend. Au petitmatin il laisse l’argent dans un tiroir et se retire sans avoir osé interromprele sommeil de la vierge endormie. Acceptant comme une défaite de l’âgel’abdication sexuelle de la nuit antérieure, il termine d’écrire sa chroniquehebdomadaire en y incluant l’annonce de sa démission, comme anticipant sa mortprochaine qu’il se dispose désormais à attendre de pied ferme. Néanmoins, il nepeut effacer de son esprit les sensations qu’il a découvertes dans la chasteproximité de cette figure endormie, quand lui fut révélée une autre forme d’intimité.

Relancé par la souteneuse, le narrateur tente à nouveau de passer une nuitavec la jeune fille… et le scénario se répète : il n’ose pas la réveiller.Mais au lieu de prendre ombrage de la situation, il savoure le généreux abandonde la dormeuse, qui lui permet, pour la première fois de sa vie, de prendre lerecul nécessaire pour s’ouvrir à l’amour. Une relation aussi étrange qu’assiduedébute avec la belle endormie, qu’il a baptisée « Delgadina », du nomde la complainte populaire qu’il lui chante doucement dans son sommeil. Sansjamais avoir vu l’adolescente réveillée, il passe toutes ses nuits à sescôtés : il lui parle, lui chante des chansons, lui lit des histoires, découvrela réalité de son corps par de simples effleurements et la fait vivre dans ses fantasmes.

En parallèle son quotidien se transforme aussi, comme vivifié par unenouvelle sève : sa démission du journal ayant été rejetée, il remplace seschroniques hebdomadaires par de véritables lettres d’amour, dont l’authenticitéil exige qu’elles soient publiéessous leur forme manuscrite – enthousiasme ses lecteurs. Il ouvre les portesde sa solitude routinière à un animal de compagnie – un chat –, et se remetmême à faire du vélo.

Mais une nuit la maisonclose, où il a aménagé un véritable petit nid d’amour pour Delgadina et lui,est la scène d’un meurtre : un éminent banquier, client del’établissement, est tué de plusieurs coups de couteau dans une chambrecontigüe. Rosa Cabarcas compte assez de relations influentes pour étoufferl’affaire, mais son commerce va néanmoins s’en trouver interrompu pour quelquetemps. Privé de son grand amour, le narrateur passe plus d’un mois à luttercontre les affres du manque et de l’obsession : ne pouvant détacher sapensée de Delgadina, il croit la voir partout. Quand enfin il la retrouve, ils’offusque du bel aspect de la jeune femme et des bijoux qu’elle arbore :son esprit amoureux échafaude des conclusions hâtives et, pris de fureur, ilsaccage méthodiquement tout le mobilier de la chambre en la traitant de« Putain ! », avant de partir en claquant la porte.

S’ensuit pour lui ledouloureux naufrage de la jalousie, autre tourment qu’il découvre, et ce avecune fièvre quasi adolescente, à l’aube de ses quatre-vingt-onze ans. Au-delà del’inéluctable fin de son être, qu’il sent approcher, c’est sa propre solitudequi lui devient, pour la première fois, insupportable. Conseillé par Casilda Armenia,une ancienne amante auprès de laquelle il se confie, il consent à contacterRosa Cabarcas pour revoir Delgadina. Il insiste pour passer à nouveau auprèsd’elle la nuit de son anniversaire et, étant parvenu à un arrangement qui luipermettra de ne plus la quitter – et ayant constaté que son amour était partagépar la jeune femme –, il met résolument le cap sur ses cent ans, se ralliant àl’évidence que même les horizons les plus lointains peuvent toujours êtred’inespérés débuts, quand ils sont abordés sous l’emprise d’un sentimentauthentique.

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