Mémoires de mes putains tristes

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Gabriel García Márquez

Origines, formation

 

Gabriel
García Márquez est un écrivain colombien né en 1927 à Aracataca (département de Magdalena, au nord de la Colombie),
premier de onze enfants, d’un père télégraphiste qui deviendra pharmacien. Il
est élevé par ses grands-parents maternels. Lui est un colonel respecté qui a combattu dans le camp libéral lors de la
guerre des Mille Jours (1899-1902) ; par ses récits il ancre profondément
l’existence du futur écrivain dans l’histoire
de la Colombie
. Il est également une passerelle entre la culture et
l’enfant. Quant à sa grand-mère, par ses histoires et son esprit superstitieux,
elle instille en lui le goût du surnaturel
et de la magie.

Après
la mort de son grand-père en 1937 Gabriel rejoint ses parents à Barranquilla où
il aide sa famille en se faisant employer pour de menus travaux. Au collège le
jeune homme participe au journal de l’école et écrit de petits poèmes
satiriques en lien avec la vie scolaire. Grâce à une bourse il poursuit ses
études au lycée national de garçons de Zipaquirá. À cette époque il rencontre
deux poètes colombien assez connus : Eduardo Carranza (1913-1985) et Jorge
Rojas (1911-1995) et voit à dix-sept ans un de ses poèmes publiés dans El Tiempo, grand quotidien colombien.

À
la sortie du lycée le jeune homme, poussé par son père, entame des études de droit qui ne l’intéressent
guère. Après la fermeture de l’Université nationale de Colombie suite à
l’assassinat du leader libéral Jorge Eliécer Gaitán en 1948, il part les poursuivre
à Carthagène des Indes. Dans l’intervalle, à vingt ans, il voit une de ses
nouvelles publiée dans El Espectador,
autre grand quotidien colombien. Il devient le chroniqueur d’un nouveau
journal, El Universal, et commence à
cette époque à fréquenter les écrivains et journalistes du Groupe de Barranquilla. Il commence à écrire son premier roman et
dès lors sa carrière dans les lettres et le journalisme est lancée. Après avoir
été inspiré par Kafka plus tôt dans sa vie, il s’intéresse aux œuvres de James
Joyce, Virginia Woolf, et surtout de William Faulkner qui aura une profonde
influence sur lui. On rapportera souvent que sa carrière de journaliste fut déterminante pour l’ancrage de ses
œuvres à venir dans la réalité colombienne. Il sera notamment coutumier des
procès mais se fera aussi souvent critique cinématographique.

 

Quelques étapes

 

1955 : Départ pour l’Europe en tant que
journaliste. Il réside souvent à Paris.

1956 : Commence à écrire son roman La Mala Hora qui ne sera publié que six
ans plus tard. À la même époque, sa lecture de Rabelais le marque et exercera une profonde influence sur son art.

1957 : Poursuite de sa carrière de
journaliste à Caracas (Venezuela) jusqu’à son départ pour Bogota en 1959 où il
travaille pour un journal cubain.

1961 : Márquez devient
un temps correspondant à New York mais part rapidement pour Mexico où il
devient rédacteur en chef malgré ses ambitions dans le cinéma.

1962 : La
Mala Hora
emporte un prix important et le premier texte de Márquez mêlant
réalisme et magie, Les funérailles de la
Grande Mémé
(
Los
Funerales de la Mamá Grande),
paraît en Espagne.

1963-1965 : Il travaille en tant qu’indépendant
pour la publicité et le cinéma.

1967 : Parution de Cent ans de solitude, roman écrit en
1965-1966 qui vaut la gloire à l’écrivain.
Il s’installe dès lors à Barcelone et se consacre à la littérature et à
l’action politique révolutionnaire.

1982 : Prix Nobel de littérature.

2014 : Mort à Mexico.

 

Regards sur les œuvres

 

Cent ans de solitude (Cien años de soledad ; 1967) : À travers l’histoire de Macondo, village isolé que fonde un couple incestueux d’où naîtra
la lignée
Buendía, l’auteur raconte à la fois
l’histoire de la Colombie et l’histoire du monde. En effet Macondo correspond à
Aracataca, le lieu de naissance de Márquez, qui fut au début du XXe
siècle victime d’une « fièvre de la banane ». La transformation de la
culture par l’application de méthodes capitalistes a engendré des
bouleversements politiques, économiques, sociaux et moraux qui ont laissé dans
les années vingt une région exsangue, en proie à des rapports sociaux violents
et à la nostalgie d’un âge d’or révolu. En suivant la famille des
Buendía sur six générations, le lecteur découvre
une nouvelle mythologie, digne de
celles d’Homère, Rabelais ou Cervantes, et Macondo apparaît comme un microcosme
à travers lequel peut se lire l’histoire d’une république latino-américaine traversée
d’épisodes cruels et dérisoires, aussi bien que l’histoire de l’univers, de la
genèse à l’apocalypse. En effet Macondo connaît d’abord une sorte d’âge d’or
marqué par la simplicité et l’innocence, puis l’argent vient s’infiltrer dans
les rapports humains, tout comme la notion de profit et le culte du bonheur
individuel ; ensuite Macondo connaît les guerres civiles et les conflits
sociaux et se voit marqué par un inéluctable déclin. L’œuvre est parcourue d’éléments surnaturels parfaitement
intégrés au récit, qui lui donnent un aspect de conte et ont beaucoup participé au succès phénoménal de ce roman qui figure au sommet de nombreux classements
littéraires.

L’Automne du patriarche (El otoño del patriarca ; 1975) : En peignant, avec un art de caricaturiste, le portrait grotesque
d’un dictateur sans âge, vivant dans un palais délabré, régnant sur un pays
tropical sous-développé et tombant amoureux d’une jeune femme du peuple,
l’auteur livre dans ce roman une satire
humoristique des régimes dictatoriaux,
du « caudillisme »
fréquent dans le monde ibéro-américain mais de manière générale de tout pouvoir arbitraire. Le style de l’auteur
se distingue ici par des phrases particulièrement longues et enveloppantes.

Chronique d’une mort annoncée (Crónica de una muerte anunciada ; 1981) : Dès le début de ce roman le lecteur connaît l’identité de
la victime et des frères jumeaux à l’origine d’un crime présenté comme
inévitable. Ceux-ci avaient pour dessein de venger l’honneur bafoué de leur
sœur Angela. Le récit des faits qui se déroulent les quelques heures précédant
l’assassinat est reconstitué au fil d’une sorte d’enquête auprès de plusieurs témoins. La narration trace des cercles concentriques traduisant la spirale infernale qui a mené au meurtre
de Nasar, que nul ne semblait pouvoir éviter, quand bien même tout l’annonçait.
L’auteur illustre ainsi le destin scellé
d’un homme mais aussi d’une population soumise à des règles ancestrales.

L’Amour au temps du choléra (El amor en los tiempos del cólera ; 1985) : Le cadre de ce roman est la ville de Barranquilla, port de
la mer des Caraïbes, durant la période 1870-1930, temps de guerre civile et
d’épidémies de choléra. Retournant dans le passé, le narrateur raconte
l’histoire d’un couple qui, après trois ans d’échanges épistolaires passionnés,
s’est vu séparé par les parents de la jeune femme qui en a épousé un autre. Les
deux protagonistes se retrouvent cinquante-et-un an plus tard, septuagénaires,
alors que dans l’intervalle l’homme, un jeune télégraphiste au départ, est
devenu un séducteur impénitent, amant de 622 femmes, et a tenté de se faire un
nom et une fortune pour se rendre digne de sa bien-aimée.

De l’amour et autres démons (Del amor y otros demonios ; 1994) : La découverte en 1942 du corps d’une jeune femme aux
cheveux de vingt-deux mètres de long dans un couvent d’Amérique latine est
prétexte à une plongée dans la Carthagène des Indes du XVIIIe
siècle, un temps de superstition qui vaut à la fille d’un marquis d’être
quasiment emmurée vivante dans un couvent après avoir été mordue par un chien.
La jeune fille de douze ans, que l’on soupçonne d’avoir contracté la rage ou d’être
ensorcelée, va dès lors vivre une passion folle avec un prêtre exorciste de
trois fois son âge. L’auteur mêle donc ici mysticisme et érotisme pour dénoncer
l’absurdité d’une société moulée dans des croyances d’un autre âge, une
religion favorisant l’intolérance, la peur du Malin, et légitimant la cruauté.

Douze contes vagabonds (Doce
cuentos peregrinos 
; 1992) : Ce recueil rassemble douze nouvelles ayant pour cadres des
villes européennes dont Vienne, Genève, Barcelone et Naples. On y retrouve bien
entendu la patte réalistico-magique de l’auteur qui évoque par exemple l’histoire
d’un homme qui, désireux de faire béatifier sa fille dont le cadavre apparaît
imputrescible, fait à cette fin le siège du Vatican ; ou celle d’une femme
qui se retrouve à son tour internée après avoir été prise en auto-stop par l’autobus
d’un asile.

Mémoire de mes putains tristes (Memoria
de mis putas tristes 
; 2004) : Il faut tout le talent de Márquez pour transformer une
histoire aux allures scabreuses en fable poétique. En effet un homme de
quatre-vingt-dix ans émet comme condition à la tenancière d’une maison close,
qui depuis vingt ans le relance sans succès, que la demoiselle qu’elle lui
proposera soit vierge. Cet homme aux apparences de vieillard mais qui
intérieurement se sent jeune va connaître auprès d’une jeune fille de quatorze
ans une histoire d’amour qui, à travers les chroniques dominicales en forme de
lettres d’amour qu’il publie dans un journal, va inspirer ses lecteurs.

 

L’art de Gabriel
García Márquez

 

L’œuvre de Gabriel García Márquez
ressemble à une chronique associant la grande histoire de l’Amérique latine à
l’histoire personnelle de l’auteur, racontée dans des fictions mêlant une
dimension réaliste à un style épique et allégorique. Pour imaginer ses histoires l’auteur emploie la
mémoire des autres, notamment de son grand-père, et ce recul qui lui est permis
l’autorise d’autant mieux à transformer l’histoire en mythe. Cette dimension permet au conteur qu’est Márquez de multiplier les possibilités de
signification. Parmi ses thèmes de prédilection figurent l’amour et le désir,
le pouvoir, la violence et la décadence, mais encore la solitude et la mort.

Gabriel
García Márquez fait partie de ces romanciers latino-américains qui ont donné un
nouveau souffle au genre narratif. Au contraire des auteurs indigénistes de la
première moitié du XXe siècle, Márquez parvient à transcender une
matière réelle, historiquement, géographiquement et culturellement située, en
un mythe universel, et ce grâce aux nombreux éléments surnaturels qui parsèment ses récits, et qui valent
souvent à ses travaux l’appellation de « réalisme magique ». Cette distance avec la réalité qu’il
établit dans sa littérature se retrouve selon lui identiquement dans ses autres
activités journalistiques et politiques, de sorte que ses différentes activités
se sont toujours complétées. L’activité journalistique permet cependant de
faire preuve d’un esprit d’analyse et de manifester explicitement une idéologie
– toutes choses que le romancier s’interdit de par l’ajout d’une dimension
surnaturelle et symbolique à ses fictions, qui deviennent par là capable
d’atteindre un public différent, plus vaste.

Plusieurs
lieux – dont le village de Macondo – et personnages ressurgissent d’un récit à
l’autre et racontent un monde, un corps social, des âmes en décomposition. L’histoire apparaît
comme un cycle de violences et de désillusions, notamment à travers le conflit constamment renouvelé entre libéraux et conservateurs – dimension politique toujours présente dans son
œuvre –, le lourd climat qu’il instaure, issu également de rapports sociaux
fondés sur l’oppression, et les
histoires de Márquez deviennent symboliques de toute une Amérique latine en
proie aux mêmes démons. L’écrivain démystifie
les mirages du progrès et met en
cause le sens de l’histoire tout comme d’autres romanciers du boom de la
littérature latino-américaine tels le Mexicain Carlos Fuentes (1928-2012) ou le
Cubain Alejo Carpentier (1904-1980).

L’œuvre
de Márquez propose donc une longue méditation sur la civilisation et la nature
humaine, à travers un regard
généralement ironique, fataliste et désabusé, oscillant entre scepticisme
et humanisme. Son écriture se
distingue par sa flamboyance et une
certaine causticité, sa démesure sereine et son humour, lequel a surtout pour origine
des contrastes nés d’une neutralité de
ton
qui embrasse identiquement le banal comme l’invraisemblable.

 

 

« Il était encore trop
jeune pour savoir que la mémoire du cœur efface les mauvais souvenirs et
embellit les bons, et que c’est grâce à cet artifice que l’on parvient à
accepter le passé. »

 

Gabriel García Márquez, L’Amour au temps du choléra, 1985

 

« Il n’y avait, dans le cœur d’un Buendía, nul mystère qu’elle
ne pût pénétrer, dans la mesure où un siècle de cartes et d’expérience lui
avait appris que l’histoire de la famille n’était qu’un engrenage d’inévitables
répétitions, une roue tournante qui aurait continué à faire des tours jusqu’à
l’éternité, n’eût été l’usure progressive et irrémédiable de son axe. »

 

Gabriel García Márquez, Cent ans de solitude, 1967

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