Mrs Dalloway

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Virginia Woolf

Chronologie : Vie &
Regards sur l’œuvre

 

1882 : Adeline Virginia Stephen – dite Virginia Woolf – naît à Londres dans le district de Kensington. Son père est un
historien, auteur, critique et éditeur renommé. Sa mère, issue d’un milieu
éduqué, a servi de modèle à des peintres préraphaélites. Elle grandit avec les
enfants issus de trois mariages, ses deux parents s’étant mariés chacun veuf. La
maisonnée est baignée de l’atmosphère littéraire victorienne du temps ;
des sommités comme Henry James sont invités à la maison. Virginia pioche
abondamment dans l’immense bibliothèque familiale. À treize ans, l’adolescente
perd sa mère ; deux ans plus tard une demi-sœur, et Virginia commence à
connaître des périodes de dépression
nerveuse
, sans doute aggravées par les abus sexuels dont elle est victime,
commis par son demi-frère George. Entre 1897,
année où elle commence à tenir régulièrement un journal, et 1901, elle
prend des cours de grec, de latin,
d’allemand et d’histoire au King’s
College London
où elle rencontre des féministes. En 1910, elle militera
pour le droit de vote des femmes. Quand son père meurt en 1904 la
jeune femme est brièvement internée.
Vers cette période elle commence à travailler comme journaliste au Time Literary Supplement et rédige des
critiques littéraires. Sa vie
durant, elle connaîtra des sautes
d’humeur
et des périodes dépressives
qui la mèneront plusieurs fois dans une maison de repos spécialisée. Après la
mort de son père, Virginia part vivre avec la fratrie Stephen dans le quartier de Bloomsbury où se forme
progressivement le Bloomsbury Group,
un cercle intellectuel d’écrivains et d’artistes, notamment des peintres, qui
se réunit lors des « soirées du jeudi ». Parmi ses membres elle
rencontre son mari, Leonard Woolf,
qu’elle épouse en 1912, un homme avec lequel elle restera
toujours très complice. Leur vie se
partagera entre Londres et leur propriété de Monk’s House, à Rodmell, près de
Lewes dans le Sussex.

1915 : Le premier roman de Virginia Woolf, La Traversée des apparences
(The Voyage Out), raconte le voyage initiatique qu’accomplit en Amérique du Sud une jeune femme, Rachel
Vinrace. Elle rencontre d’abord le couple Dalloway sur le bateau qui l’y amène,
et se trouve particulièrement impressionnée par l’assurance de l’épouse, Clarissa,
une femme accomplie habituée aux milieux huppés. Rachel sera cependant bien
vite déniaisée sur l’entente cordiale qui la lie à son mari. Une fois parvenue
sur le continent américain, elle fréquente une société de riches oisifs,
où la médisance et le commérage vont bon train, et la jeune femme connaît un premier amour. Virginia Woolf livre
donc ici la satire d’une certaine société à l’ère édouardienne. En 1917,
Virginia et son époux fondent Hogarth
Press
, où paraîtront les œuvres à venir de l’écrivaine ainsi que plusieurs
de T. S. Eliot, Rilke et Freud notamment.

1919 : Nuit et jour (Night and
Day
) a pour personnage principal Catherine Hilbery, une belle et
intelligente jeune femme de la bonne société britannique. D’un esprit
passionné, elle se trouve peu faite pour la vaine agitation de la vie
mondaine
, rêve de dompter des chevaux sauvages en Amérique, et se met à
apprendre les mathématiques. Elle se fiance avec un homme cultivé et humain
mais rêve d’une union avec un autre, sa vie
avec son fiancé lui apparaissant par anticipation trop grise, sans heurts. La
jeune femme apparaît très lucide sur la solitude
de chacun
, et le titre réfère au combat qui a lieu en elle entre la nuit,
la tour d’ivoire égoïste où elle aimerait parfois s’enfermer, et le jour,
c’est-à-dire une expansion généreuse qui l’habite parfois. Ce roman
psychologique dans la veine de Jane Austen révèle également une influence proustienne.

1922 : Dans La Chambre de Jacob (Jacob’s
Room
) Virginia Woolf fait le portrait du personnage éponyme, un jeune
Anglais, d’une façon très contournée. On ne le voit apparaître qu’au gré
d’apparitions, non reliées par une trame narrative, présentées dans un ordre
non chronologique, de son enfance à sa mort lors de la Grande Guerre, en
passant par ses études universitaires, sa vie à Londres et sa quête de sagesse.
L’auteure alterne entre la transcription
du climat interne, de la personnalité de cet homme, et la
réalité, traduite notamment par plusieurs regards posés sur lui par des
camarades, des connaissances, des femmes qui l’ont aimé. Cette année-là,
Virginia Woolf rencontre Vita
Sackville-West
, écrivaine avec laquelle elle entame en 1925 une relation amoureuse et une amitié
qui durera jusqu’à sa mort.

1925 : Le roman Mrs Dalloway fournit également l’exemple d’une nouvelle poétique romanesque.
L’écriture de Virginia Woolf, affranchie
de la chronologie, projette le
lecteur dans les atmosphères intérieures des personnages, mais aussi
l’âme collective d’une ville, Londres, qui sont restituées au gré de jeux de miroirs, de différents points de vue, d’une esthétique impressionniste. Au centre
de l’histoire toutefois, Clarissa
Dalloway
, une élégante femme du monde qui organise une importante réception chez elle pour le soir même.
Et il n’est question que de cette journée, au milieu de laquelle surgissent des
fantômes de son passé, notamment ces souvenirs d’un été passé à Bourton à
dix-huit ans. Le suicide d’un ami de Clarissa, Septimus Smith, vient
soudain souligner la futilité des mondanités dans lesquelles elle se
trouvait plongée. Les nombreux allers et retours entre présent et passé
évoquent à nouveau Proust et Virginia Woolf emploie abondamment le procédé
littéraire du flux de conscience,
grâce aux discours indirect libre,
pour traduire les frémissements de
la conscience de ses personnages,
les moments de panique, la folie qui menace, traduire leur musique intérieure, chacune
prenant place dans une polyphonie de
voix
.

1927 : Le roman La Promenade au phare (To
the Lightouse
), dont on parle souvent comme le chef-d’œuvre de l’auteure, constitue un triptyque. Dans la première
partie, « La fenêtre », on se trouve sur le lieu de vacances du
couple Ramsay et de leurs huit enfants, sur une île au large de l’Écosse. Nous
sommes à la veille de la Grande Guerre, et la mère fait la promesse à l’un de
ses fils de faire une « promenade au phare » le lendemain, s’il fait
beau. Le couple Ramsay fait écho aux
parents de l’auteure ; ainsi,
si la mère apparaît aimante, radieuse, Virginia Woolf peint
le père tyrannique – l’homme est très souvent présenté comme
un élément perturbateur pour la femme dans
l’œuvre de l’écrivaine – ; il déclare que la promenade n’aura pas lieu, et c’est
le cas. Le deuxième panneau, « Le Temps passe », évoque dix ans de
morts et de deuils, dus à la Grande Guerre et à plusieurs évènements. Mrs.
Ramsay notamment disparaît. Puis dans la dernière partie, « Le
Phare », la promenade a finalement lieu et une forme d’entente a été
retrouvée. L’œuvre illustre précisément les rapports entre la mère
et le père, leur cheminement commun. L’auteure amplifie
ici la technique du flux de conscience inaugurée avec Mrs. Dalloway. L’écriture,
alternant d’un point de vue à l’autre, du style indirect libre au style direct,
apparaît toujours très fluide, poétique, musicale, et d’une esthétique
postimpressionniste
qui renvoie à l’influence du Groupe Bloomsbury.

1928 : Le roman fantaisiste Orlando,
qui reprend le procédé de la métempsycose,
en vogue à l’ère élisabéthaine, met en scène un jeune homme de haut lignage de
la fin du XVIe siècle qui, s’étant ennuyé des femmes,
de la poésie, sujet à des crises d’hébétude ou d’atonie, se réveille un jour, alors qu’il est ambassadeur à Constantinople,
en femme. Il se mêle à un groupe de
bohémiens, gagne en sagesse à leur contact, puis revient à Londres qu’il
trouve. De là il va connaître tous les changements
de la vie sociale, littéraire, ainsi que les progrès technologiques qui surviennent jusqu’en 1928. Orlando est alors devenue
une femme de son temps, mère, récompensée d’un prix littéraire et conduisant
son auto elle-même. Elle se trouve toutefois toujours en quête d’un instant présent
qui se dérobe, et son esprit est toujours parasité de souvenirs qui s’entrechoquent à des images perpétuellement nouvelles. Virginia Woolf figure ici un
temps dont la perception peut s’avérer très variable, et un moi en perpétuelle dissolution. On a
parlé de ce roman comme une longue déclaration d’amour faite à son amante Vita
Sackville-West (1892-1962), qui a grandement inspiré le personnage d’Orlando.

1929 : Dans son essai Une chambre à soi (A Room of One’s Own), qui réunit des
notes prises pour deux conférences, Virginia Woolf réfléchit à la place laissée
aux femmes et à leur intelligence particulière dans la société et notamment
dans la littérature. Elle s’étonne du nombre d’ouvrages écrits par des hommes
sur les femmes et de leur ton ironique, de l’irritation qu’ils manifestent
souvent. Elle formule l’hypothèse que les hommes ont cherché à maintenir dans
la dépendance les femmes économiquement et spirituellement
pour conserver d’eux-mêmes une image magnifiée auprès d’elles. Virginia Woolf
montre comment une jeune femme brillante a très peu de chance de voir son
talent reconnu. Elle évoque Jane Austen, Charlotte Brontë, leurs
particularités, et déplore qu’une écrivaine contemporaine comme Mary Carmichael
attache tant d’importance à l’avis de maîtres masculins sur son œuvre, qu’ils
infléchissent. L’essayiste rêve d’une « sœur de Shakespeare », qui disposerait d’« une chambre à
soi ». Elle évoque par là l’indépendance
matérielle
qu’elle pense indispensable à l’autonomie de l’art, et invite
les écrivains à écrire des œuvres qui se fassent le reflet d’une harmonie entre les éléments masculins et féminins qui cohabitent dans chaque esprit –
à l’exemple de l’œuvre de Shakespeare –, au lieu de continuer à alimenter un antagonisme
entre les sexes.

1931 : Dans le roman Les Vagues (The Waves) – lui aussi souvent signalé comme le chef d’œuvre de son auteure – Virginia
Woolf restitue la vie de six personnages,
de leur enfance jusqu’à l’âge adulte, à travers une suite de longs monologues intérieurs. La
personnalité, les particularités, les angoisses
de chacun sont soigneusement rendues : un tel est accablé d’un sentiment
d’infériorité sociale, un autre est toujours tenu éloigné de la réalité par son
imagination, tel autre est d’une grande faiblesse physique et se trouve victime
de visions morbides. On assiste ensuite à la lutte que mène chacun pour se
faire une place dans le monde. Les six personnages se réunissent plusieurs
fois, alors que leurs existences apparaissent de plus en plus tracées, fixées,
circonscrites, commencent à ressembler davantage à une lutte contre la mort qu’à
une conquête de la vie.

1933 : Le roman Flush (Flush: A Biography) retrace la vie de la
poétesse Elizabeth Barrett Browning
(1806-1861) à travers le regard d’un chien
qu’elle a effectivement possédé, tout en retranscrivant les mœurs et l’atmosphère d’une époque.
Flush est un cocker doué d’une grande sensibilité qui connaît une relation fusionnelle avec sa maîtresse.
Quand celle-ci rencontre le poète Robert
Browning
, il éprouve une intense jalousie
et tente même de le tuer par deux fois. Il parvient cependant à faire muer ses
sentiments en amour et à vibrer des mêmes espérances et désirs que le nouveau
couple. Après avoir été volé et séquestré, il connaît une nouvelle vie à Florence où il découvre ses semblables
et l’amour. Sa maîtresse a un fils et à nouveau la répugnance qu’il lui inspire
finit par se transformer en tendresse. À la fin de sa vie, Flush est un vieux
chien doté d’une certaine sagesse et
il rend son dernier soupir après une dernière course effrénée pour rejoindre sa
maîtresse et mourir à son côté.

1937 : Dans Les Années (The Years)
Virginia Woolf étudie la confrontation
du monde matériel avec le monde subjectif de la conscience individuelle
chez les membres de la famille Partiger et de leur entourage, considérés entre
1880 et les années 1930. L’auteure montre comment la réalité matérielle influe sur chacun, le pervertit, et le langage,
qui appartient au monde matériel, est lui-même le lieu d’une angoisse du fait des limites de la communication, qui n’est
efficace que de manière intermittente, seules certaines visions fugitives parvenant
à être transmises. Les années du titre réfèrent au temps qui passe et à l’usure
lente et triste
qu’il produit, en raison de la domination, toujours, de la
réalité matérielle. Le récit se présente sous formes de scènes détachées sans véritable continuité. En 1938, Virginia Woolf
publie Trois Guinées (Three Guineas), son second pamphlet
féministe.

1941 : Le roman Entre les actes (Between
the Acts
) prend prétexte de la représentation
dans un village d’une pièce de théâtre imaginée par un
écrivain amateur pour révéler à nouveau la vie intérieure de plusieurs
personnages. Virginia Woolf présente à nouveau l’homme comme un être fatalement
isolé
, fragmentaire, déchiré, double. Cette œuvre se distingue des autres romans de l’auteure par
son dépouillement, son esthétique d’épure.

Le 28 mars 1941, Virginia Woolf, victime d’une dépression due à la fin de l’écriture
de sa dernière œuvre, mais aussi au contexte mondial ainsi qu’à la mauvaise réception
de la biographie qu’elle a écrite de son ami le critique d’art Roger Fry, sort
de chez elle après avoir écrit une lettre d’amour et d’adieu à son mari, emplit
les poches de son pardessus de pierres et avance dans la rivière Ouse, non loin de sa demeure du Sussex, et s’y noie. Elle meurt ainsi à l’âge de 59 ans.

Le journal qu’elle a laissé, intitulé Journal
d’un écrivain
(A Writer’s Diary),
se fait l’écho de la vie sociale et mondaine de l’entre-deux-guerres,
principalement vue du côté du quartier de Bloomsbury, présente de nombreuses
critiques lucides de chefs-d’œuvre de la littérature, mais surtout il livre les
rapports qu’entretenait l’écrivaine avec son œuvre. À l’issue
de la rédaction de chacune de ses œuvres, Virginia Woolf apparaît victime d’un
spleen qui ira en s’accentuant, jusqu’aux dernières pages de son journal où la
syntaxe se délite, où la parole jaillit écorchée.

Son œuvre est vue au XXIe siècle
comme l’une des plus importantes du XXe. Abandonnant un certain
formalisme et d’anciennes traditions littéraires, Virginia Woolf a contribué à moderniser le roman, s’attachant à
restituer, comme certains romanciers russes, Henry James ou Marcel Proust, les altérations et des régions obscures de la conscience, des instants fugitifs, et à illustrer la difficulté d’être, et d’autant plus d’être femme.

 

 

« Ainsi, toutes les
lampes éteintes, la lune disparue, et une fine pluie tambourinant sur le toit,
commencèrent à déferler d’immenses ténèbres. Rien, semblait-il, ne pouvait
résister à ce déluge, à cette profusion de ténèbres qui, s’insinuant par les
fissures et trous de la serrure, se faufilant autour des stores, pénétraient
dans les chambres, engloutissaient, ici un broc et une cuvette, là un vase de
dahlias jaunes et rouges, là encore les arêtes vives et la lourde masse d’une
commode. Non seulement les meubles se confondaient, mais il ne restait presque
plus rien du corps ou de l’esprit qui permette de dire : “C’est lui” ou
“C’est elle”. Une main parfois se levait comme pour saisir ou pour repousser
quelque chose ; quelqu’un gémissait, ou bien riait tout fort comme s’il
échangeait une plaisanterie avec le néant. »

 

Virginia Woolf, La Promenade au phare, 1927

 

« Cela le faisait vraiment bouillir de voir des petits enfants
de cinq ou six ans traverser Piccadilly tout seuls. La police aurait dû
immédiatement interrompre la circulation. Il ne se faisait pas d’illusions sur
la police de Londres. Et même il additionnait les preuves de son incurie ;
et ces marchands des quatre-saisons qui n’avaient pas le droit d’installer
leurs voitures dans les rues et les prostituées, grand Dieu ! ce n’était
pas leur faute, ni celle des jeunes gens non plus, mais celle de notre détestable
système social, etc. ; toutes choses auxquelles on pouvait le voir
réfléchir, gris, têtu, propre et soigné, tandis qu’il traversait le Parc pour
dire à sa femme qu’il l’aimait. Car il le dirait sans ambages, en entrant dans
la pièce. Car c’est mille fois dommage de ne jamais dire ce que l’on ressent,
pensa-t-il. »

 

Virginia Woolf, Mrs Dalloway, 1925

 

« Écrivez ce que vous
désirez écrire, c’est tout ce qui importe, et nul ne peut prévoir si cela
importera pendant des siècles ou pendant des jours. Mais sacrifier un cheveu de
la tête de votre vision, une nuance de sa couleur, par déférence envers quelque
maître d’école tenant une coupe d’argent à la main ou envers quelque professeur
armé d’un mètre, c’est commettre la plus abjecte des trahisons. »

 

Virginia Woolf, Une chambre à soi, 1929

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