Oeuvres poétiques

par

Un auteur romantique en retrait

On peut considérer que si Lamartine est aujourd’hui trèscélèbre, il fut de tout temps, et reste encore aujourd’hui en retrait face auxplus grandes figures littéraires du mouvement romantique, notamment VictorHugo, chef de file de tous les artistes de cette époque et idole desromantiques comme Théophile Gautier ou Nerval.

Lamartine fut homme politique et écrivain, tout comme Hugo,mais demeure moins célèbre tant par ses discours à l’assemblée que par sesoeuvres, sans doute parce qu’il fut toujours plus mesuré, plus neutre quel’auteur des Misérables, qui publieraégalement des ouvrages au service des causes qu’il défendait, comme ClaudeGueux contre la peine de mort. Peut-être est-ce ce manque d’extrémisme qui luimanque pour vraiment entrer dans la légende ; à l’opposé d’Hugo, il nes’exilera pas après le 2 décembre 1851 mais restera en France, et finira même,par besoin, par accepter une pension du gouvernement de Napoléon III, qu’ildéteste. Politicien de gauche, il craint la disparition de la propriété, ce quile place dans une position ambiguë et intenable. On ne peut facilement lepositionner, son individualisme le rend plus facile à oublier. De plus, sonidéal utopique n’est plus vraiment au goût du jour : Lamartine croit auprogrès de la race humaine et trouve que les révolutions sont les pierresblanches marquant l’évolution de l’espèce. La politique et la poésie ne peuventdonc se dissocier pour lui, car si la politique marque l’évolution pour ainsidire terrestre, promouvant le bien-être social et donc le progrès tangible, lapoésie, elle, s’occupe de celle de l’esprit. On le lui a d’ailleursreproché : dès 1831 on l’accuse de mettre sa poésie au service de sesidées plutôt que de la laisser s’épanouir pour elle-même. C’est mal comprendreses intentions, car s’il est vrai qu’il y a presque toujours un propos dans lesvers de Lamartine, c’est parce que sa politique poétique ne saurait procéderautrement. Lamartine répétait souvent que la poésie était « de la raisonchantée ». C’est sous cet angle qu’il faut examiner son œuvre, en ne faisantjamais primer un aspect sur l’autre.

Cette « raison chantée » renferme en sa formuleles deux dimensions des vers de Lamartine. Primo, c’est un écrivainphilosophique – dont la raison, comme nous l’avons vu, embrasse le sensuel etl’émotion autant que la pensée abstraite. Mais secundo, c’est un lyrique. Lechoix du terme « chantée » pour décrire sa poésie n’a rien degratuit ; c’est justement la mélodie de ses vers qui frappe le plus et quifait leur gloire. Ses idées quelque peu périmées dureront parce que la musiquedans laquelle il les enveloppe demeure. Il réussit à créer une ligne où touts’agence sans jamais détonner :

 

« Ah ! si mon frêle esquif, battu par la tempête,
Grâce à des vents plus doux, pouvait surgir au port ;
Si des soleils plus beaux se levaient sur ma tête ;
Si les pleurs d’une amante, attendrissant le sort,
Écartaient de mon front les ombres de la mort ! »

(« À Elvire »)

 

C’est dans le lyrisme qu’il brille ; maismalheureusement pour lui il ne reconnaît pas toujours ses limites. Malgré ses efforts,il ne réussira jamais à écrire l’épopée dont il rêve. Seuls les romans en vers Jocelyn et La Chute d’un ange en donnent une idée. Lamartine ne possède que lachanterelle ; il lui manque la corde épique sur laquelle joue si bienHugo. On n’a qu’à comparer le début de « L’Ange : FragmentÉpique » de Lamartine, qui paraît dans les Nouvelles Méditations poétiques, et un seul vers d’Hugo pour s’enrendre compte. Lamartine débute ainsi :

 

« Dieu se lève ; et soudain sa voix terrible appelle
De ses ordres secrets un ministre fidèle,
Un de ces esprits purs qui sont chargés par lui
De servir aux humains de conseil et d’appui,
De lui porter leurs vœux sur leurs ailes de flamme,
De veiller sur leur vie, et de garder leur âme ;
Tout mortel a le sien : cet ange protecteur,
Cet invisible ami veille autour de son cœur,
L’inspire, le conduit, le relève s’il tombe,
Et, portant dans les cieux son âme entre ses mains,
La présente en tremblant au juge des humains »

 

C’est, somme toute, assez plat. La « voixterrible » de Dieu ne ressort pas ; on comprend, parce qu’il s’agitde Dieu, que la scène est épique, mais on ne l’entend pas, et avant qu’on nepuisse essayer de se positionner, Lamartine commence une dissertation sur lesanges gardiens où leurs attributs sont listés avec la très banale anaphore du« De ». Hugo, par contraste, réussit dans « La fin deSatan » à donner le ton d’une seule phrase :

 

« Depuis quatre mille ans il tombait dansl’abîme. »

 

À les lire à haute voix on comprend pleinement la différenceentre les deux auteurs. Un acteur peine à donner de l’intérêt dramatique àLamartine, alors que la théâtralité et le sens de l’immensité d’Hugo se passentde commentaires. Lamartine a bien fait trois pièces, dont l’une, Toussaint Louverture, vaut d’être mieuxconnue qu’elle ne l’est, mais c’est dans la pensée plutôt que le drame qu’ilexcelle.

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