Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre

par

Deux genres rhétoriques complémentaires

« Ilne faut pas permettre à l’homme de se mépriser tout entier […]. » Bossuet veut ici dissuader son public de croire que l’hommen’est que vacuité et néant, la nature de l’humain étant plurielle. « Il ne faut pas » insiste-t-il.C’est dire ici la nécessité et l’urgence pour lui d’amener l’auditoire àconsidérer autrement l’homme. Et cet impératif engage donc l’avenir. Le tondissuasif et le renvoi au futur suggèrent l’appartenance du discours au genredélibératif. Le discours entier est construit sur une forte volonté depersuader. En est témoin l’extrait suivant : « Que ce tombeau nous convainque de notre néant, pourvu que cetautel, où l’on offre tous les jours pour nous une victime d’un si grand prix,nous apprenne en même temps notre dignité. »

Cette appartenance dudiscours au genre délibératif est aussi confortée par la mise en œuvreessentiellement des valeurs de l’utile et du nuisible : « Et n’a-t-il pas raison de préférer la simplicité d’une vieparticulière, qui goûte doucement et innocemment ce peu de biens que la naturenous donne, aux soucis et aux chagrins des avares, aux songes inquiets desambitieux ? »

Néanmoins même siBossuet évite la pratique systématique de l’éloge dans le discours, il n’endemeure pas moins que le texte porte des résidus de louange ou des exaltationssobres : « Là, notre admirableprincesse étudiait les devoirs de ceux dont la vie compose l’histoire […]. »Cependant cette Oraison funèbrede Bossuet a surtout dessein d’instruire. C’est en cela qu’elle appartient augenre démonstratif (ou épidictique). C’est notamment à travers les louanges queBossuet instruit par exemple du néant de l’homme ou encore de sagrandeur : « Mais, afin detirer d’un si bel exemple toute l’instruction qu’il nous peut donner,entrons dans une profonde considération des conduites de Dieu sur elle […]. »

Notonsque la cohabitation des deux genres dans le discours est due principalement àla nécessité pour l’orateur de donner une dimension pragmatique à ses propos.Bossuet évite l’abstraction que favorise incidemment le caractère apologétiquede son discours. En effet les valeurs qu’il véhicule sont pour la plupart desvaleurs idéales et archétypiques comme celles du salut de la grâce ou de lavéritable grandeur humaine. De plus l’emploi simultané des deux genres peuts’expliquer par la nécessité pour l’orateur d’adapter le discours aux circonstances.En effet, est remarquable la façon dont l’oraison funèbre, qui avait desseind’immortaliser et de porter à la gloire le nom de l’illustre défunt, estdétournée au profit d’une profession de foi très persuasive : « Ainsi nous apprendrons à mépriser cequ’elle a quitté sans peine, afin d’attacher toute notre estime à ce qu’elle aembrassé avec tant d’ardeur. »

Cependantune autre lecture du contraste entre les deux genres rhétoriques pratiqués estpossible. Par le genre délibératif, Bossuet s’efforce d’amener l’auditoire àprendre une décision engageant son avenir, tandis que par le genredémonstratif il oppose dans un conflit sans cesse récurrent l’admirable à l’exécrable :« Commencez aujourd’hui à mépriserles faveurs du monde ».

Le discours de Bossuet illustreparfaitement l’efficacité du croisement de deux genres rhétoriques. Le genredémonstratif sert ici de base au déploiement du genre délibératif. Ainsi c’estgrâce au genre démonstratif que la fonction principale du genre délibératif –qui est de persuader ou de dissuader – gagne en force.

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