Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre

par

Mise en scène d’une œuvre composite

L’Oraison funèbre d’Henriette-Anne d’Angleterre n’est pas seulement le résultat du croisement entre deux genres rhétoriques, s’opère aussi un croisement entre deux genres littéraires rarement réunis efficacement avant Bossuet : le sermon et l’oraison funèbre proprement dite. En réalité le discours de Bossuet par la forme et par la fonction circonstancielle précise (les funérailles de Madame) qu’il remplit s’apparente à l’oraison funèbre. C’est par le but qu’il se propose d’édifier que le discours de Bossuet devient un sermon. Ainsi pourrons-nous dire que cette œuvre est une oraison par la forme et un sermon par le fond. Cependant, bien qu’il puisse se réclamer de ces deux dénominations, le génie de ce discours est notamment tributaire de sa mise en scène.

Le texte de l’Oraison funèbre est d’abord et avant tout fondé sur des arguments organisés selon que Bossuet veut agir sur la sensibilité de ses auditeurs ou sur leur raison. Ainsi le discours se partage entre arguments d’ordre affectif et arguments d’ordre rationnel. Lorsque Bossuet déclare par exemple « et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère », c’est son ethos qu’il met en avant, il s’agit de s’attirer la sympathie du public ; c’est un procédé d’ordre affectif. Il est également remarquable dans l’extrait suivant :« Ne pensez pas que je veuille, en interprète téméraire des secrets d’État, discourir sur le voyage d’Angleterre, ni que j’imite ces politiques spéculatifs qui arrangent suivant leurs idées les conseils des rois, et composent sans instruction les annales de leur siècle. »On saisit ici l’image que l’orateur s’efforce de projeter dans l’esprit du public : celle d’un orateur qui n’outrepasse pas ses limites de civil.

Au-delà de l’ethos, la charge émotionnelle du discours tient surtout à l’utilisation que l’orateur fait du pathos : « Vanité ! Ô néant ! Ô mortels ignorants de leurs destinées ! »s’exclame le prédicateur. Bossuet tente là d’éveiller un sentiment d’angoisse chez son auditeur. Dans cet autre : « madame se meurt ! Madame est morte ! »,la simple tristesse et la douleur sont visées.

À l’opposé des procédés d’ordre affectif qui ne font qu’éveiller la sensibilité et les émotions de son auditoire, Bossuet utilise des arguments rationnels. Présentés comme des preuves extrinsèques et intrinsèques, ils constituent le type d’arguments le plus employé. Ainsi lorsqu’il fait allusion aux Saintes Écritures pour renforcer une position ou pour éclairer une idée, ce sont à des preuves extrinsèques qu’il recourt. De même lorsque l’orateur parle des qualités personnelles de la défunte comme dans l’extrait qui suit, ses propos constituent des preuves extrinsèques, c’est-à-dire des arguments existant indépendamment du discours : « Elle étudiait ses défauts ; elle aimait qu’on lui en fît des leçons sincères : marque assurée d’une âme forte, que ses fautes ne dominent pas. »

L’oraison se distingue également par l’emploi de ressources rationnelles inhérentes au langage, les preuves intrinsèques. Elles sont nombreuses et s’illustrent notamment à travers les figures de rhétorique. La métaphore filée de l’extrait suivant en est une illustration patente : « Madame cependant a passé du matin au soir ainsi que l’herbe des champs. Le matin, elle fleurissait ; avec quelles grâces, vous le savez : le soir, nous la vîmes séchée ». Cette comparaison de la défunte à l’herbe des champs participe à la représentation de la fragilité et la brièveté de l’existence humaine.

Force est de constater que l’orateur dans le développement du discours ne saurait se limiter à l’emploi exclusif d’un certain type d’argument. L’efficacité du discours tient notamment à la combinaison des arguments jouant sur l’affect et l’intellect des auditeurs. En effet au-delà d’instruire, l’orateur doit émouvoir et plaire. C’est par cela même que le discours est rendu vivant et donc peut prétendre toucher le public.

Quant au plan du discours, Bossuet suit le schéma classique comprenant l’exorde, la narration, la confirmation et la péroraison. Dans l’exorde l’orateur indique les articulations essentielles du discours comme dans l’extrait suivant : « Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. »

Par la suite Bossuet fait se chevaucher continuellement la narration et la confirmation. Elles se complètent dans la mesure où la confirmation présente les arguments tirés des faits exposés dans la narration. En est témoin l’exploitation que Bossuet fait du récit des derniers instants de la vie de Madame. En effet à partir de ces fragments de vie – « Madame appelle les prêtres plus tôt que les médecins » – il illustre les vertus de la défunte et in fine l’à-propos de ces valeurs eu égard à la grâce offerte au chrétien méritant. « Faut-il un autre spectacle pour nous détromper et des sens, et du présent, et du monde ? »

C’est sur une ultime recommandation que Bossuet clôt la péroraison où il en appelle notamment aux sentiments de l’auditoire : « Commencez aujourd’hui à mépriser les faveurs du monde [… ]. »

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