Pelléas et Mélisande

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Le ton de la pièce

Maeterlinck met en place un ensemble de procédés pourdonner à Pelléas et Mélisande uneatmosphère particulière. D’abord, les personnages sont placés sur la scène sanspassé, sans histoire. On ne sait rien de ce qu’ils étaient, de ce qu’ilsvoulaient, de ce qui les définissait. Le spectateur n’a donc aucun élément à sadisposition pour cerner les personnages, hormis les actions qui prennent placesous ses yeux. Ainsi, lorsque Golaud trouve Mélisande, il ne parvient pas,malgré ses interrogations, à avoir le moindre renseignement sur le passé de safuture femme. Il ne sait pas ce qui la faisait pleurer, il ne sait pas d’oùvient la couronne qu’elle a fait tomber dans l’eau. Le spectateur, commeGolaud, ne sait donc rien de Mélisande. Même le décor est peu défini, et le nomdu royaume d’Allemonde renvoie très vaguement à un royaume nordique, mais aussià tous les royaumes du monde.

« Un soir, je l’ai trouvée tout en pleurs au bord d’une fontaine, dans laforêt où je m’étais perdu. Je ne sais ni son âge, ni qui elle est, ni d’où ellevient et je n’ose pas l’interroger, car elle doit avoir une grande épouvante,et quand on lui demande ce qui lui est arrivé, elle pleure tout à coup comme unenfant et sanglote si profondément qu’on a peur. Au moment où je l’ai trouvéeprès des sources, une couronne d’or avait glissé de ses cheveux, et étaittombée au fond de l’eau. Elle était d’ailleurs vêtue comme une princesse, bienque ses vêtements fussent déchirés par les ronces. Il y a maintenant six moisque je l’ai épousée et je n’en sais pas plus qu’au jour de notre rencontre. »

Par ailleurs, les personnages se répètent, donnantl’impression que tout doit être réaffirmé. Leurs répliques ne sont pas desréponses. Les phrases s’interrompent et sombrent dans le silence. Les points desuspensions s’invitent partout. On a toujours l’impression que leurs penséesabandonnent les personnages avant qu’ils ne puissent les exprimer. Ils semblentse parler sans s’entendre et les questions se multiplient. Bien qu’ils separlent, ils n’arrivent pas à communiquer. Dans le cas du petit Yniold qui neparvient pas à renseigner son père, malgré son bon vouloir, le phénomènepourrait être rattaché à sa jeunesse ; mais ce phénomène touche tous lespersonnages, en particulier Golaud. Golaud ne parvient pas à savoir ce qu’ilveut apprendre, il ne peut que soupçonner, que déduire, sans jamais avoir lamoindre certitude. Même à la fin de la pièce, lorsqu’il interroge Mélisande surla vraie nature de sa relation avec Pelléas, elle ne parvient pas à satisfairesa curiosité. Et Mélisande, qui meurt d’une plaie si petite qu’elle n’auraitpas pu faire mourir un oiseau, rajoute par la confusion absolue dans laquelleelle se trouve à son réveil à l’atmosphère d’onirisme de la pièce.

« GOLAUD : Ah ! misère de ma vie !… je suis ici comme un aveugle quicherche son trésor au fond de l’océan !… Je suis ici comme un nouveau-né perdudans la forêt et vous… Mais voyons, Yniold, j’étais distrait ; nous allonscauser sérieusement. Pelléas et petite-mère ne parlent-ils jamais de moi quandje ne suis pas là ?… »

De plus, le registre poétique laisse place à des interprétationsnombreuses de la part du lecteur et du spectateur. « J’avais déjà fermé les mains, et elle est tombée malgré tout… Jel’ai jetée trop haut du côté du soleil… ». Autant d’éléments quilaissent penser que les personnages ont l’esprit ailleurs, ce qui rajoute à laconfusion du spectateur.

Concernant la règle des unités, si l’unité d’action estrespectée, les unités de lieu et de temps ne le sont pas. Les scènes sesuccèdent sans réelles indications temporelles. À part la première scène qui sedéroule six mois avant le reste de la pièce, il n’y a pas de réelle chronologiedes scènes ; le spectateur doit par lui-même juger du temps qui aurait pus’écouler entre les scènes, la seule chronologie étant celle de l’évolution dela jalousie de Golaud. Ainsi, on peut penser que les scènes sont éparses dansle temps, autant qu’elles le sont dans l’espace.

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