Pleine lune

par

Un monde d'horreur

Pour servir au mieux son enquête policière, l’auteur choisitde plonger le lecteur au sein même de la tête du meurtrier de son livre, nousimmisçant brutalement dans ses pensées, ses envies, ses pulsions, sans qu’ilnous soit possible de nous échapper. Nous assistons donc impuissants aux enviesqui l’assaillent et auxquelles il répond sans remords.

 

1. Un plongeon dansla tête d’un assassin

 

Alors que le lecteur pense suivre de loin ce personnage, ens’appuyant uniquement sur le point de vue des autres protagonistes, il seretrouve brutalement dans sa tête, ayant alors accès à tout ce qu’il pense etressent. Le sens du détail et du réalisme d’Antonio Muñoz Molina semble nousmettre réellement à la place de ce personnage, ce qui est loin d’être uneexpérience agréable pour le lecteur. En effet, il faut alors subir tous lesdétails sordides, macabres, qui hantent les pensées de cet homme : « Il se touche lentement, il commence àimaginer des choses, et remarque qu’elle commence à grandir, violacée etobstinée sous l’eau », « Ilsavancent presque à tâtons, frôlant le mur, le bras de la jeune fille pliécontre son dos, les os du poignet aussi fragiles que l’autre fois, comme les oslégers et creux d’un oiseau, il pourrait serrer un peu plus et le bras secasserait comme un roseau sec ». Très vite le lecteur sait que cethomme est malade et qu’il n’existe chez lui aucune pitié, aucune compassion,aucun regrets. Pour assouvir ses fantasmes et surtout rassurer sa virilité, ilest prêt à tout, même à abuser de petites filles qui ne peuvent pas se défendrecontre lui. Ce personnage fait preuve d’une rare violence, et son sentiment detoute puissance permanent nous fait horreur. Sa jouissance face à l’impunité decrimes si graves est mis en avant. Après avoir réussi son crime, il n’aura decesse de rabaisser les forces de l’ordre et de jouer avec le feu, allant mêmejusqu’à passer devant le commissariat de la ville avec la jeune fille qu’ilvient de kidnapper sous le bras.

L’auteur nous présente un personnage qui ne peut que nousêtre antipathique au possible, renforçant ainsi l’aspect aimable del’inspecteur en charge de l’enquête. On notera par ailleurs que ces deuxpersonnages clés, aux antipodes l’un de l’autre, sont les seuls qui ne sont pasnommés. Cette volonté de l’auteur permet de renforcer le phénomèned’identification du lecteur au personnage, et par conséquent de lui faire vivredes expériences inédites, aussi agréables que désagréables.

 

2. Un climatparticulier

 

L’ambiance retranscrite par l’auteur a de quoi surprendre.En effet, Antonio Muñoz Molina mêle ici poésie et horreur, utilisant sansretenue des mots et des images crus, au milieu de scènes d’une grande beauté.Il use par ailleurs de métaphores et d’allégories pour servir son desseinpoétique. À la manière d’un peintre, il joue sur les contrastes, les couleurs,met en lumière certains éléments quand il en dissimule d’autres et a ce souci dudétail qui donne plus de réalisme encore à ses propos : « Dans le rectangle de clarté il avait vu laforme de ses épaules, ses hanches, le profil de son visage et d’un sein en mêmetemps qu’il voyait son corps nu, avec un reflet de lune sur la peau, aussisilencieux, pieds nus sur le carrelage, que son ombre même, dans une attitudefurtive de pudeur sous son regard masculin. » Dans la beauté commedans l’horreur, l’auteur tente de rester au plus près de la réalité,transmettant avec précision à son lecteur les images qu’il imagine ; c’estun partage intense qui nous est proposé. Il faut alors accepter de recevoir desimages de douleurs, de mutilations, qui peuvent parfois êtreinsoutenables : « en examinantavec une délicatesse extrême le sexe déchiré et souillé de la fillette, lesblessures, les éraflures, la chair rose, absolument sans défense, vulnérable àtoute cruauté. »

Un peu comme Baudelaire l’avait déjà fait auparavant dansson poème « Une Charogne », Antonio Muñoz Molina nous montre que labeauté peut naître n’importe où, même de la pire des horreurs. L’auteur nousplonge dans les eaux froides de l’âme humaine, quand l’esprit vacille etdevient capable des pires atrocités. Plus qu’un message, c’est un voyageinitiatique qu’il nous offre, une traversée entre splendeur et abomination,pour le plaisir de jouer avec les contrastes et de toucher son lecteur. 

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