Robinson Crusoé

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Daniel Defoe

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

≈ 1660 : Daniel Defoe naît à Londres dans une famille de cette
classe moyenne dont il s’emploiera à représenter l’idéologie dans son œuvre.
Son père est un fabricant prospère de chandelles. Daniel fréquente une école en
accord avec les croyances de ses parents, des presbytériens dissidents (des « dissenters »). Il aurait
grandement subi l’influence du révérend Charles Morton qui la dirigeait, et qui
allait devenir vice-recteur de l’université Harvard. S’il semble d’abord se
destiner, conformément aux vœux de sa famille, à une carrière ecclésiastique et
prêche un temps, à partir de 1682 il se plonge dans des affaires variées. Sa
trajectoire est exemplaire d’une époque où l’on pouvait sans problème concilier
des fonctions publiques et privées, puisqu’on retrouve Defoe aussi bien du côté
du commerce et de la spéculation que des affaires politiques, certaines de ses
activités demeurant toutefois mystérieuses. Dès 1684, après avoir touché une
forte dot, il peut se livrer au commerce
de gros
, se mêler d’assurances,
d’import-export. En 1685, on le
retrouve allié aux insurgés de la rébellion menée par le duc de Monmouth dans
le Sud-Ouest de l’Angleterre ; il échappera à la répression qui suit leur
défaite. Il favorisera ensuite l’accession au trône de Guillaume d’Orange.

1689 : Defoe écrit
ses Réflexions
sur la révolution récente
, un pamphlet qu’il publie anonymement et qui
entame une œuvre riche d’écrits
politiques
. Il fait faillite en 1692 et dès lors, intriguant, se souciera de se gagner la protection de personnages
haut placés
. Il fait figure de défenseur officiel du nouveau régime de
Guillaume III, devenu roi en 1689, attaqué pour être un « étranger ».
Il publiera ainsi en 1701 L’Anglais
de bonne souche
(The True-Born Englishman), une satire où il moque la croyance en un
sang anglais pur. La même année son pamphlet Legion’s Memorial a pour
effet la libération des « cinq gentlemen du Kent » qui avait demandé
au Parlement le soutien du roi dans la guerre à venir contre la France. Le triomphe de Defoe lui vaut de devenir
une personnalité indispensable au parti whig.

1697 : Defoe
avait commencé à écrire son Essai sur divers projets (Essay upon Projects) en 1692, peu après
sa faillite, mais il ne paraît que cinq ans plus tard. Il y parle notamment d’éducation : il propose la création
d’une Académie militaire, parle de la formation des soldats, imagine que le tir
à la cible devienne un passe-temps national, et exprime des vues modernes sur
l’éducation des jeunes filles : elles doivent se consacrer à
l’apprentissage des langues, de la musique, de la danse et de l’histoire, mais
elles ne doivent pas se cantonner à des travaux uniquement dits féminins. Il
imagine en outre la création d’une Académie
anglaise
pour soutenir la langue anglaise et faire de l’ombre à l’Académie
française. Il parle également d’autres sujets divers comme les assurances ou le
traitement des marins.

1702 : Defoe
écrit un autre pamphlet célèbre,
Le Moyen le plus rapide d’en finir avec les dissidents (The Shortest Way with the Dissenters).
Le titre dit assez l’ironie quelque
peu swiftienne qu’emploie l’auteur, qui prône une intransigeance outrancière
pour déclencher un mouvement inverse dans l’opinion. Le scandale lui vaudra
d’être emprisonné et mis au pilori en 1703 – la mort de Guillaume III n’aura
rien arrangé à sa situation. Il sert
ensuite onze années durant un homme d’État influent, Harley, intervenu pour sa libération, assurant sa propagande, notamment en fondant et
dirigeant The Review, un journal politique, et en se faisant agent secret. Defoe lui reste fidèle
quand il devient ministre pour le camp tory en 1710, mais reviendra aux whigs
en 1714.

1719 : Defoe s’inspire de l’histoire véritable d’Alexandre Selkirk, un marin
écossais abandonné sur une île au large du Chili entre 1705 et 1709 pour écrire
Robin
Crusoé
(
The Life and Strange Surprizing Adventures of Robinson Crusoe).
Il avait déjà écrit des biographies
romancées
de personnages célèbres mais il s’agit de son premier succès en
littérature. Alors qu’il fait route vers le Brésil pour se livrer à la traite
des Noirs, Robinson Crusoé est le seul survivant d’un naufrage ; il échoue
sur une île qu’il s’emploie dès lors à « civiliser », tout comme
Vendredi, le cannibale qu’il sauve des siens, en lui transmettant des rudiments
d’éducation et de religion. Il passera ainsi vingt-huit ans sur l’île avant
qu’un vaisseau dont il aide les officiers à vaincre l’équipage mutiné ne lui
autorise un retour vers l’Angleterre, où il se retrouve riche, ses plantations
brésiliennes ayant prospéré en son absence.

Le roman connaît immédiatement un très grand succès, si bien que Defoe en
donne une suite en août : Les
Ultimes Aventures de Robinson Crusoé, constituant la seconde et dernière partie
de sa vie, et des étranges et surprenants souvenirs de ses voyages autour du
globe, écrits par lui-même
(The
Farther Adventures of Robinson Crusoe; Being the Second and Last Part of His
Life, And of the Strange Surprising Accounts of his Travels Round three Parts
of the Globe
). L’écrivain se consacrera désormais principalement à son
activité romanesque. Dès lors, son art
du roman
est largement fixé : il se caractérise par un grand réalisme, une technique du trompe-l’œil par l’insertion de détails donnant une impression de vécu. Ses personnages, peints avec un art de psychologue réaliste, apparaissent
toujours d’un grand relief, et souvent violents.
Ses œuvres mettent en scène des héros
bourgeois
de la classe moyenne dont la trajectoire et les valeurs
représentent l’évolution de la société anglaise au cours du
XVIIe siècle, où le travail n’est plus vu comme le corollaire du péché originel mais se
voit au contraire de plus en plus valorisé
moralement, le gain d’argent et les biens de ce monde commençant à apparaître
comme des objectifs légitimes. Robin Crusoé est d’ailleurs un bourgeois qui se
distingue par son sens de l’organisation, ses talents de commerçant, ainsi que
sa foi naïve en l’homme et sa piété, même si la valeur « travail »
prend le pas sur celles de la religion. Si Defoe traduit les valeurs de son
temps, il s’inscrit dans une tradition
puritaine
qui est aussi celle de Bunyan (1628-1688) : Crusoé est le
héros d’un roman d’éducation qui, mû
par ses exigences éthiques, connaît un parcours allant de l’erreur vers la
vérité. Cette œuvre donnera naissance à un mythe qui nourrira notamment L’Île mystérieuse (1874) de Jules Verne,
Sa majorité des mouches (1954) de
William Golding ou Vendredi, ou les
Limbes du Pacifique
(1967) de Michel Tournier.

1720 : Le
héros éponyme de La Vie, les Aventures et les Pirateries du capitaine Singleton (
The
Life, Adventures and Piracies of the Famous Captain Singleton
) est un jeune homme sans famille qui fait son
éducation sur un navire où il est perverti
par ses compagnons. Après une mutinerie à laquelle il participe, il se retrouve
débarqué sur les côtes de Madagascar
puis, malgré son jeune âge, il devient le chef d’une expédition qui traverse l’Afrique et ses mille dangers jusqu’à ce
que la découverte d’un gisement d’or
le rende riche. De retour à Londres,
il ne saura mener qu’une vie dissolue,
gaspiller son bien, avant de rembarquer pour de nouvelles aventures à travers
les mers du globe parmi une bande de
flibustiers
. Il connaîtra finalement une conversion quand son navire est frappé par la foudre, évènement en
lequel il voit un avertissement divin. Il se fait alors marchand, envisage de
se défaire de sa fortune mal acquise et finira par épouser une pauvre veuve
mère de quatre enfants, sœur d’un compagnon. L’œuvre est ainsi parfaitement
représentative de ce réalisme
moralisateur
coutumier des romans de Defoe.

1722 : La
première partie du long roman Colonel Jack (The History and Remarkable Life of the Truly Honourable Colonel Jacque,
Commonly Called Colonel Jack
) décrit de façon réaliste voire crue la
vie d’un enfant trouvé dans les bas-fonds de Londres, et qui s’affilie à une
bande de petits voleurs parmi lesquels il se perfectionne dans l’art de dérober
les goussets. La suite du roman est une longue série d’aventures où l’auteur,
alors adoré, se permet de s’imiter
complaisamment. Jack fera carrière dans les armes et prendra pas moins de cinq
femmes. On a pu rapprocher cette œuvre d’Oliver
Twist
de Dickens.

Heurs et Malheurs de la
fameuse Moll Flanders
(The Fortunes and Misfortunes of the Famous
Moll Flanders
) est l’œuvre la plus longue et l’une des plus connues de
Daniel Defoe. Elle raconte la vie pleine de vicissitudes de l’héroïne éponyme, une femme née en prison, dont le
titre complet du roman, à rallonge, résume la vie par douze ans de prostitution, autant de vol, cinq mariages dont l’un avec son frère, huit ans de déportation en Virginie avant de faire fortune et de mourir repentie. L’auteur, toujours soucieux de faire croire qu’il
rapportait des faits réels, présenta son œuvre comme les mémoires de Moll Flanders. Elle connut un nombre de suites et des
contrefaçons qui dit assez la faveur
populaire
qui l’accueillit.

À nouveau, avec son Journal
de l’année de la peste
(A Journal
of the Plague Year
), l’auteur simule de livrer les écrits d’un témoin
direct du fléau qui s’abattit sur Londres en 1665, alors que l’écrivain n’avait
que cinq ans. Le journal est celui d’un bourrelier forcé à la réclusion chez
lui, isolé comme Robinson, et qui décrit très précisément les évènements
auxquels il assiste. Le sens des
affaires
de Defoe l’avait poussé à choisir un sujet d’actualité, car la peste sévissait depuis 1721 en Europe,
notamment en Provence. Pour faire une relation exacte d’événements vieux de
plus d’un demi-siècle, il s’est appuyé sur des documents d’archives et le témoignage de vieux rescapés, complétés
par sa vive imagination. La sobriété
du ton, la rudesse de sa langue
contrastent grandement avec la littérature galante et la rhétorique contournée
alors à la mode en Angleterre.

1724 : L’héroïne
de Lady
Roxana ou l’Heureuse Catin
(Roxana:
The Fortunate Mistress
) est une sorte d’aventurière issue de parents
protestants ayant fui Poitiers pour l’Angleterre lors des persécutions. Très
belle, elle fait un riche mariage et mène grand train de vie avant de connaître
une première chute. De mari en mari, elle se fera remarquer à Paris, en Italie,
en Hollande, avant de devenir la favorite du roi d’Angleterre Charles II et
d’avoir pour ambition de terminer ses jours sous les traits d’une femme respectable,
projet sur lequel la réapparition de sa fille fait couver une menace. L’œuvre,
présentée sous la forme d’une autobiographie,
demeure inachevée.

Les Mémoires d’un cavalier (Memoirs of a Cavalier) veulent passer
pour être une autobiographie, celle d’un gentilhomme qui quitte l’Angleterre en
1630, passe par la France, l’Italie, puis Vienne où il s’enrôle dans l’armée. Dès
lors il mène une vie de batailles qu’il poursuit de retour en Angleterre dans
l’armée de Charles Ier. Defoe écrivait dans la hâte et s’il
s’appuyait sur des documents historiques, il commettait nombre d’erreurs et ses
œuvres foisonnent de contradictions et d’invraisemblances. Le cadre historique
est ici particulièrement mis en avant et Defoe inaugurait par là un genre dont
Walter Scott allait se faire l’illustre représentant.

1731 : Daniel
Defoe meurt à Londres vers l’âge de
soixante-dix ans. Son œuvre,
considérée comme impudique, a connu
une éclipse pendant l’ère victorienne. Il est l’auteur de
plusieurs centaines de textes : outre ses romans d’aventures, il a
notamment publié entre 1724 et 1727 une sorte de guide de l’Angleterre où il
évoque ses voyages, intitulé
Un tour à travers l’île de Grande-Bretagne (A Tour
Thro’ the Whole Island of Great Britain, Divided into Circuits or Journies
). Il a également fait paraître en 1726 un ouvrage au sujet original, Le
Parfait Négociant anglais
(The
Complete English Tradesman
), qui exemplifie la capacité qu’a Defoe de faire
entrer la société de son temps dans tous ses détails dans ses œuvres, ici sous
le prisme du commerce, et il offre ainsi un tableau de la bourgeoisie moyenne d’alors, ainsi qu’une étude de sa place dans la
société et de ses valeurs, quand les
œuvres contemporaines s’intéressaient plutôt à l’aristocratie.

 

 

« Il advint qu’un jour, vers midi, comme j’allais à ma
pirogue, je fus excessivement surpris en découvrant le vestige humain d’un pied
nu parfaitement empreint sur le sable. Je m’arrêtai court, comme frappé de la
foudre, ou comme si j’eusse entrevu un fantôme. J’écoutai, je regardai autour
de moi, mais je n’entendis rien ni ne vis rien. Je montai sur un tertre pour
jeter au loin mes regards, puis je revins sur le rivage et descendis jusqu’à la
rive. Elle était solitaire, et je ne pus rencontrer aucun autre vestige que
celui-là. J’y retournai encore pour m’assurer s’il n’y en avait pas quelque
autre, ou si ce n’était point une illusion ; mais non, le doute n’était
point possible : car c’était bien l’empreinte d’un pied, l’orteil, le
talon, enfin toutes les parties d’un pied. Comment cela était-il venu là ?
je ne le savais ni ne pouvais l’imaginer. Après mille pensées désordonnées,
comme un homme confondu, égaré, je m’enfuis à ma forteresse, ne sentant pas,
comme on dit, la terre où je marchais. Horriblement épouvanté, je regardais
derrière moi touts les deux ou trois pas, me méprenant à chaque arbre, à chaque
buisson, et transformant en homme chaque tronc dans l’éloignement. Il n’est pas
possible de décrire les formes diverses dont une imagination frappée revêt touts
les objets. Combien d’idées extravagantes me vinrent à la tête ! Que
d’étranges et d’absurdes bizarreries assaillirent mon esprit durant le
chemin ! »

 

Daniel Defoe, Robinson Crusoé, 1721

 

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