Robinson Crusoé

par

L'ambivalence de la maîtrise

On peut étudier le texte de Defoe sous différents angles ; en prenant le terme « maîtrise » dans le sens « maître, dominant », alors la question est de savoir quels sont les bienfaits et les méfaits que Robinson a apportés à son ami Vendredi. Les méfaits causés par le héros envers Vendredi sont assez nombreux : en effet, il a tout d’abord nié sa civilisation. Sa façon de manger les humains prisonniers est normale chez lui mais semble monstrueuse aux yeux de notre anglais catholique : « Vendredi avait encore un violent appétit pour cette chair, et que son naturel était encore cannibale ; mais je lui montrai tant d’horreur à cette idée […] qu’il n’osa pas le découvrir : car je lui avais fait parfaitement comprendre que s’il le manifestait je le tuerais. ». Il va donc tout faire pour l’empêcher de continuer et lui faire apprécier d’autres viandes. Toutes ses croyances lui sont ôtées car elles ne sont pas véridiques aux yeux du héros de Defoe, le seul Dieu qui compte est le Dieu catholique, son Dieu à lui est inférieur (« […] il me répondit que c’était le vieillard Bénamuckée, qui vivait au delà de tout. […] Je lui demandai alors si ce vieux personnage avait fait toutes sortes de choses, pourquoi toutes choses ne l’adoraient pas. »). Il y a un tel martèlement de ces propres croyances et une telle volonté de la part de Vendredi de plaire à Robinson qu’il finira par adopter ses concepts, un peu naïvement, sans y avoir vraiment réfléchi (« Il me dit un jour que si notre Dieu pouvait nous entendre de par-delà le soleil, il devait être un plus grand Dieu que leur Bénamuckée […] ». On note la présence d’un imparfait qui marque une concession, ou une hypothèse de la part de Vendredi, ce qui prouve bien qu’il ne fait que répéter des préceptes sans savoir vraiment de quoi il parle. Enfin, bien que Robinson apprécie grandement Vendredi et lui concède de nombreuses qualités, il met d’emblée une hiérarchie entre eux : Vendredi n’est pas son égal, il est son esclave. Ils s’appellent d’ailleurs respectivement « maître » et « esclave » : « Je lui enseignai également à m’appeler Maître, à dire oui et non […] ». Il n’y pas de conception d’égalité : Vendredi reste un Sauvage cannibale à qui il faut apprendre les choses. Et l’éducation anglaise est évidemment la seule véritable éducation. A travers son roman, Defoe nous montre la réelle pensée des colonisateurs qui croyaient apporter une aide à leurs hommes en leur inculquant leur savoir à eux. Mais cela revient à nier leurs propres croyances, leurs éducations, qui bien que différentes de celle anglaise, la valent.

Par ailleurs, bien que Robinson ait lié une amitié avec cet homme, il le laisse sur l’île, car sinon, le capitaine le pendrait sûrement. Au lieu de se battre et de faire valoir les qualités de son ami, il préfère laisser les choses en l’état.

Il faut cependant voir quelques bienfaits dans cette relation entre « sauvage » et anglais « civilisé » : tout d’abord, Robinson a tout de même sauvé la vie de Vendredi, sans préjugés, au lieu de le laisser mourir (« J’étais manifestement appelé par la Providence à sauver la vie de cette pauvre créature »). Il ne l’a pas jugé sur son apparence, ou sa façon d’être. Il lui a également appris à survivre seul en construisant des choses ou en plantant du blé pour obtenir du pain par exemple, afin qu’il puisse, lui et ses autres compagnons, ne manquer de rien sur l’île à son départ : « Je leur montrai mes fortifications ; je leur indiquais la manière dont je faisais mon pain, plantais mon blé et préparais mes raisins ; en un mot je leur enseignai tout ce qui était nécessaire pour leur bien-être. ». Robinson pense bien faire en enseignant ce qu’il sait à son ami : c’est avec bienveillance qu’il lui apprendra à se servir des armes à feu, bien qu’elles mettent une inégalité flagrante entre lui et les autres habitants de l’île et qu’elles soient très meurtrières. Utilisé à bon escient, le fusil permet de chasser de façon plus simple et plus rapide, sans abîmer l’animal.

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