Souvenirs pieux

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Résumé

Les souvenirs pieux ne font plus guère partie de nos coutumes occidentales. Autrefois, le décès d'un être cher ne se concevait pas sans cette commémoration de papier, ce petit carton illustré d'une image pieuse et édifiante illustrant quelques citations extraites de la Bible, l'ensemble étant destiné à honorer la mémoire du récent défunt. Et plus tard, quand la poussière de l'oubli se sera amoncelée sur la mémoire du disparu, le souvenir pieux le rappelait discrètement au souvenir des vivants.

Le personnage central du livre n'est pas Marguerite Yourcenar elle-même mais sa mère, Fernande. La première partie de l'ouvrage, « L'accouchement », lui est consacrée. La vie de Marguerite Yourcenar commence de la pire façon qui soit puisque sa mère meurt quelques jours après sa naissance minutieusement décrite, des suites d'une fièvre puerpérale. C'est ce rendez-vous manqué que décrit froidement l'auteure, dans un style dont la rigueur classique et la précision ne peuvent masquer la douleur qui persiste, la douleur du manque de cette mère dont le nourrisson qu'elle était ne garde, forcément, aucun souvenir. Tout ce qui lui reste d'elle à ce moment, c'est une photographie de la malheureuse sur son lit d'agonie, quelques mèches de cheveux et le relevé fait par son père, Michel, de la fièvre de sa femme. C'est la mort convenable et pourtant cruelle qui est décrite ici, convenable car ouatée par le décorum de la haute bourgeoisie dont est issue Marguerite Yourcenar. À chaque douleur correspond une attitude, à chaque souffrance un code, à chaque perte une convenable cérémonie.

Le lecteur fait la connaissance de ce couple quelque peu excentrique pour son époque et son milieu. Michel, Monsieur de C. (Michel Cleenewerck de Crayencour n'est jamais désigné sous son nom complet), est un riche bourgeois du Nord de la France, qui donne à Marguerite Yourcenar sa nationalité française. Fernande (Fernande de Cartier de Marchienne, que sa fille nomme dans l'ouvrage Fernande de C. de M.) est quant à elle issue de la bourgeoisie noble de Belgique. Fernande a une petite trentaine d'années quand elle disparaît en juin 1903 à Bruxelles ; Michel a près de cinquante ans à la naissance de Marguerite. L'auteure est donc issue d'une solide lignée bourgeoise ancrée depuis des siècles dans le négoce et l'industrie, dont les membres ne travaillent pas et où les femmes meurent en couches, en général bien jeunes.

Marguerite Yourcenar emmène ensuite ses lecteurs faire « La tournée des châteaux » dans la seconde partie. Les châteaux, ce sont les demeures ancestrales de ces hauts bourgeois belges enracinés dans d'austères et beaux paysages, entre Flémalle et Marchienne. Issus de la banque et du commerce, mais avant tout propriétaires terriens, les aïeux de Fernande sont devenus, dès la fin du XVIIIe siècle, de ces maîtres d'industrie bâtisseurs d'usines et de fabriques, ancrés dans la foi chrétienne la plus pratiquante mais indifférents au sort des ouvriers au service de leur capital.

Marguerite Yourcenar évoque aussi la terre défigurée, violée, irrémédiablement salie par ces usines cracheuses de cendres et de grisaille. Elle n'épargne pas ses ancêtres, mais les décrit froidement, sans haine ni mépris, en entomologiste curieuse qui observerait avec neutralité d'étranges et pathétiques insectes. Les ancêtres n'ont pas voyagé, mais c'est l'Histoire qui est venue a eux, puisque le Nord de la France et le Sud de la Belgique sont des terres de guerre et de passage.

Marguerite Yourcenar nous livre quelques portraits d'illustres personnages qui ont croisé la route des siens, et se livre à une passionnante réflexion sur Saint-Just, le fascinant révolutionnaire français, membre du Comité de Salut Public et guillotiné à vingt-sept ans, qui logea quelque temps dans une des demeures ancestrales.

L'auteure s'attarde ensuite sur deux de ses parents, « Deux voyageurs en route », peu éloignés dans le temps puisqu'ils vécurent au milieu du XIXe siècle. L'un d'eux est un peu connu des spécialistes en littérature, c'est Octave Pirmez, écrivain wallon qui écrivit toute son œuvre en français. Il fut l’un des premiers poètes et essayistes belges, chronologiquement en tout cas. Poète délicat et proche de la nature, pourtant indifférent à la souffrance animale, menant une existence presque contemplative dans ses domaines boisés, il n'eut que deux passions : la littérature et son frère, Fernand, dit Rémo. Ce dernier est le seul personnage vraiment atypique dans la galerie de portraits brossés par Marguerite Yourcenar. Passionné, romantique, Rémo rejeta les valeurs d'égoïsme confit dans lesquelles sa famille se complaisait. Comme un Byron d'outre-Quiévrain, il s'engagea pour des causes qui horrifièrent ses proches, allant jusqu'à fréquenter Gustave Flourens, l'héroïque communard qui perdit la vie aux mains des Versaillais écrasant la Commune de Paris. Cet homme écorché vif mit fin à ses jours d'un coup de pistolet dans le cœur, ouvrant en son frère Octave Pirmez une plaie qui jamais ne se ferma. La famille jeta un voile de respectabilité sur cette mort scandaleuse et la transforma en accident.

Dans l'ultime partie du livre, Marguerite Yourcenar détaille le portrait de Fernande. Elle décrit son enfance, parmi de nombreux frères et sœurs dont l'aîné, que Marguerite Yourcenar nomme d'un nom royal : Gaston le Simple, souffrait d'un retard intellectuel, autre secret de famille caché dans les tréfonds des mémoires.

Élevée par une mère dont la foi était ardente et par un père glacial, confiée aux soins d'une gouvernante prussienne pour qui elle gardera une affection filiale, Fernande développa une personnalité originale et indépendante qui lui fit refuser de prendre la suite des femmes de la famille, mariées à de calmes bourgeois belges pansus. Elle voyagea, s'ouvrit l'esprit, lut beaucoup, et épousa, à vingt-huit ans, un Français presque quinquagénaire, Michel.

Michel n'est pas décrit avec autant de minutie que Fernande, dont le portrait en creux apparaît grâce aux recherches généalogiques auxquelles se livra Marguerite Yourcenar. Ce qu'elle écrit de son père, c'est ce qu'elle en a vu, et ce qu'elle a partagé avec lui. Moins minutieux mais tout aussi profond, le portrait de Michel de Crayencour conclut l'ouvrage, paru en 1974, premier volume d'une trilogie qui fut pour Marguerite Yourcenar l'occasion d'un voyage spirituel aux sources de ce qui fit d'elle un immense écrivain de langue française.

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