Stupeur et tremblements

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Images dans Stupeur et tremblements

Dans Stupeur et tremblementsle développement des thèmes abordés autant que le jeu narratif sont servis par une étonnante profusion d’images et de symboles. La narratrice en use soit pour suggérer une lecture secondaire, soit pour vivifier davantage le sujet évoqué et ainsi frapper l’attention du lecteur.

Lorsque la narratrice utilise par exemple l’image de l’arc nippon concernant Fubuki, ce n’est pas seulement l’élégance et l’harmonie des traits de celle-ci qu’elle se propose de montrer, elle suggère aussi la lecture du personnage comme une menace pour la narratrice, la fonction première de l’arc étant de tuer. Ici donc l’image a pour fonction d’annoncer la position d’un personnage par rapport à son antagoniste, mais elle participe par ailleurs au procédé de création du décor, car c’est en effet grâce à une association d’idées qui a pour point de départ la métaphore de l’arc que l’auteure, intervenant dans le récit, annonce avoir créé le nom de la compagnie : « C’est pourquoi j’ai baptisé la compagnie “Yumimoto”, c’est-à-dire “les choses de l’arc”. »

Par ailleurs, de fréquentes allusions sont faites par la narratrice à la tradition judéo-chrétienne. Lorsque l’héroïne se compare par exemple au Christ, elle tente d’opérer un rapprochement dont le but est de faire subir un revirement à sa position inconfortable de victime. Ainsi, comme le Christ, les infortunes et le martyr dont elle est l’objet participent à la libération de son véritable moi – véritable moi qui est bien sûr au-dessus de la condition de ses bourreaux. Aussi, lorsqu’elle évoque dans le passage suivant la chute d’ambitions nourries par le passé, la narration suggère davantage un éveil :

« Moi, quand j’étais petite, je voulais devenir Dieu. Le Dieu des chrétiens, avec un grand D. Vers l’âge de cinq ans, j’ai compris que mon ambition était irréalisable. Alors, j’ai mis un peu d’eau dans mon vin et j’ai décidé de devenir le Christ. J’imaginais ma mort sur la croix devant l’humanité entière. À l’âge de sept ans, j’ai pris conscience que cela ne m’arriverait pas. J’ai résolu, plus modestement, de devenir martyre. »

Cet extrait ne suggère pas vraiment une chute, mais une maturation qui a la propriété de n’être pas achevée. Puisant toujours dans la tradition judéo-chrétienne, la narratrice présente, avec une emphase qui ne manque pas de choquer, la compagnie où elle travaille. Pour elle, ce n’est ni plus ni moins que les Enfers : « C’était à n’y rien comprendre. Une société dirigée par un homme d’une noblesse si criante eût dû être un paradis raffiné, un espace d’épanouissement et de douceur. Quel était ce mystère ? Était-il possible que Dieu règne sur les Enfers ? » Cruauté et damnation marquent donc le séjour de la narratrice dans la compagnie Yumimoto, et une telle peinture en appelle à la compassion (amusée) du lecteur.

La récurrence des images dans l’œuvre de Nothomb institue un arrière-monde où la narratrice comme l’héroïne peuvent trouver refuge et échapper à la pression autant du réel que du souvenir. C’est dans cet arrière-monde que peut se faire la réécriture d’une réalité où elles triomphent grâce au pouvoir de la métaphore. L’héroïne n’affirme-t-elle pas, à la faveur d’une nuit d’ultime griserie : « Fubuki, je suis Dieu. Même si tu ne crois pas en moi, je suis Dieu. Tu commandes, ce qui n’est pas grand-chose. Moi, je règne. La puissance ne m’intéresse pas. Régner, c’est tellement plus beau. »

 

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