Thérèse Raquin

par

Une dimension fantastique bien intégrée au naturalisme

Aucun genre littéraire ne semble plus éloigné du naturalismeque le fantastique, qui relate des événements étranges, que rien de rationnelne peut expliquer. Pourtant, Thérèse Raquin porte en lui une dimensionfantastique, fruit des dérèglements des deux protagonistes, Thérèse et Laurent.Leur esprit bouleversé par le crime va faire naître des visions et des craintesqui se parent des atours sombres et mystérieux de l’étrange, mais auxquels Zoladonne toujours une explication.

En 1867, le fantastique n’est pas un genre nouveau. Depuisla fin du XVIIIe siècle, les créatures maléfiques de Walpole, Lewiset Mary Shelley hantent les nuits des lecteurs. Dans Thérèse Raquin,c’est un fantôme qui tourmente les protagonistes : celui de Camillel’assassiné. Avant de mourir, Camille mord son assaillant au cou, luiinfligeant une blessure qui ne lui laissera pas de repos : « il lasentait toujours, dévorante, trouant son cou ». Cette blessure devient lesymbole même du crime : elle brûle Laurent, se teinte de rouge à lamoindre émotion. Laurent a beau forcer Thérèse à tenter d’exorciser lacicatrice en y posant ses lèvres, rien n’y fait : « il comptait quele baiser de cette femme apaiserait les mille piqûres qui lui déchiraient lachair. » Alors « tout d’un coup, avec une étreinte de bête, il luiprit la tête dans ses larges mains, et, de force, lui appliqua les lèvres surson cou, sur sa morsure.  […] Quand elle se fut dégagée de ses doigts,elle s’essuya violemment la bouche, elle cracha dans le foyer ». Et« quand les lèvres de Thérèse s’étaient trouvées froides sur la cicatricebrûlante, il avait souffert davantage. » La scène est violente, lourded’un érotisme à peine dissimulé, comme les scènes de vampirisme du Vampirede Polidori paru en 1819. Mais si la vie des personnages est aspirée par lablessure, nulle créature démoniaque n’est réellement présente, si ce n’est dansl’imagination déréglée des époux criminels.

Dès les premières nuits qui suivent l’assassinat de Camille,les cauchemars ôtent le repos à Laurent : la peur peuple la pénombre devisions abominables : « il craignait d’apercevoir sa victime dans uncoin de la chambre ». Ses réveils brusques le trouvent « hagard, lescheveux dressés sur la tête ». La passion charnelle qui unissait lesamants est remplacée par l’horreur : quand Laurent rêve, « au lieu dela jeune femme en jupon, la gorge nue, ce fut Camille qui lui ouvrit, […]verdâtre, atrocement défiguré. Le cadavre lui tendait les bras avec un rireignoble, en montrant un bout de langue noirâtre dans la blancheur desdents. » Thérèse n’est pas mieux lotie : « au milieu dessecousses de l’insomnie, elle avait vu se dresser le noyé ». Point derepos pour les coupables : « leurs cauchemars les écrasaient, lesaffolaient davantage ». « L’épouvante l’attendait », telle estla certitude de chacun des coupables, une épouvante semblable à celle quedécrira Maupassant, grand ami de Zola et maître du naturalisme, dans nombre deses contes.

Mais chez Zola comme chez Maupassant, l’épouvante subie parles personnages naît de leur esprit et n’a rien de surnaturel. Ainsi, quandaprès quinze mois d’attente Thérèse et Laurent se marient enfin et que l’heurede la nuit de noces a sonné, Camille s’invite dans la chambre nuptiale et dansle regard de Laurent : « Il vit Camille dans un coin plein d’ombre […].La face était verdâtre, et convulsionnée, telle qu’il l’avait aperçue sur unedalle de la Morgue. » En fait, il s’agit du portrait qu’il a peintautrefois, accroché dans la pénombre. Ce portrait est lui aussi porteur d’unepart de fantastique : est-il simplement l’œuvre d’un mauvais peintre – leportrait est « ignoble » écrit Zola –, ou est-ce un messageprémonitoire, puisque sans le vouloir Laurent a peint « la face verdâtred’un noyé » ?

Il ne fait pas de doute que Zola n’accorde pas de crédit àl’existence de l’au-delà, des vampires ou des spectres. Cependant, il utiliseavec brio les craintes ancestrales qui hantent l’esprit des brutes que sontThérèse et Laurent. Ces craintes prennent forme, mais les visions créées nesont issues que de l’esprit déréglé des protagonistes. Les codes du fantastiquesont ici mis au service du naturalisme naissant.

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