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Karl Popper

Chronologie : Vie,
Regards sur l’œuvre, Éléments sur la pensée

 

1902 : Karl Raimund Popper – dit Karl Popper – naît à Vienne dans une famille de la classe moyenne supérieure, juive mais
convertie au luthérianisme par souci d’intégration. Son père est avocat,
docteur en droit et professeur à l’université de Vienne. Le jeune Karl quitte
l’école à seize ans mais suivra en tant qu’auditeur
libre
à l’université des cours
de science – principalement de mathématiques
et de physique théorique –, de philosophie, de psychologie, de musique
et d’histoire de la musique. Il est alors attiré par le socialisme et le marxisme.

Après avoir finalement rejoint l’université
comme étudiant en 1922, il obtient en 1928 un doctorat de psychologie avec une thèse sur la question de la
méthode en psychologie cognitive. En parallèle des cours il aura travaillé un
temps comme ébéniste et travailleur social auprès d’enfants
défavorisés. En 1929 il enseigne les mathématiques et la physique
au lycée. Sans en être membre, il a fréquenté le Cercle de Vienne, repaire des intellectuels néopositivistes. Dans une
capitale culturelle en pleine effervescence, il s’est trouve confronté à
l’avènement du marxisme, de la psychanalyse et des théories
d’Einstein, qui l’aura mené à réfléchir au statut
des idéologies, de la science, surtout quand, à dix-sept ans,
il a vu de jeunes camarades sans armes se faire tuer par la police lors d’une
manifestation : les doctrines qu’ils défendaient étaient-elles
suffisamment « vraies », constituaient-elles des raisons suffisantes
de mourir ?

Sa pensée apparaît influencée en ses
commencements par Gottlob Frege
(1848-1925), puis par le logicien et philosophe polonais Alfred Tarski (1901-1983), et elle évoluera au
contact de celle du philosophe et logicien américain Willard Van Orman Quine (1908-2000), et du philosophe allemand
Rudolf Carnap (1891-1970), principal
représentant du positivisme logique. La montée
du nazisme lui fait envisager l’exil et il se met à écrire un essai afin
de se gagner une place dans une université étrangère.

1934 : Popper publie ainsi assez jeune son œuvre clé, La Logique de la découverte
scientifique
(Logik der
Forschung: Zur Erkenntnistheorie der modernen Naturwissenschaft
), qui a
grandement renouvelé l’approche et la méthode des sciences
empiriques
. Popper y expose la thèse suivante : « Un système faisant partie de la science
empirique doit pouvoir être réfuté par l’expérience
 ». Le philosophe imagine
ainsi un critère de démarcation, que
lui a inspiré Einstein, comme moyen de tester la légitimité d’une discipline
prétendant à la scientificité, à une
époque où l’on pensait qu’une science se distinguait par le caractère empirique
de sa méthode : par le principe de l’induction, un grand nombre
d’observations menait à énoncer des lois considérées comme universellement
valides. Mais l’inférence inductive n’avait
jamais été justifiée rationnellement ; il restait toujours possible
d’imaginer qu’une observation future viendrait invalider la loi dite
universelle. L’induction permet seulement d’arriver à une hypothèse, mais elle
ne la justifie pas. La mise à l’épreuve des théories, leur réfutabilité par
l’expérience sur laquelle insiste Popper, leur falsifiabilité, permet ainsi de distinguer la science véritable des
métaphysiques, des idéologies, ou des pseudosciences
comme l’alchimie et l’astrologie,

Plutôt que sur l’induction Popper met ainsi
l’éclairage sur la déduction :
il s’agit en effet de déduire de la théorie à l’examen des prédictions, c’est-à-dire des énoncés singuliers qui puissent être
testés par des expériences. À leur issue, la théorie sera soit réfutée
ou falsifiée, soit corroborée par l’expérience. Mais elle
ne l’est que provisoirement, on n’y souscrit
que par prévision, car rien ne dit qu’elle ne soit invalidée par des tests
ultérieurs ou qu’une théorie plus avantageuse ne vienne la remplacer. Ainsi le marxisme et la psychanalyse, disciplines qui intéressaient particulièrement
Popper, ne peuvent avoir le statut de sciences car elles produisent des discours totalisants, irréfutables puisqu’ils n’excluent rien
et que leur pouvoir d’interprétation recouvre tous les événements observés. De
même l’astrologie produit des discours si vagues que ses prédictions ne peuvent
être infirmées. Popper envisage ainsi la démarche
scientifique
comme un parcours
d’essais et d’erreurs
, le fruit de conjectures
et de réfutations, et les énoncés
scientifiques ont non pas des fondements mais simplement des bases. Ainsi la
connaissance croît sans pour autant s’établir comme un édifice.

L’œuvre eut un succès immense et immédiat dans les pays anglophones et
germanophones, mais il fallut attendre quarante ans sa publication en français,
en raison des résistances de cercles peu enclins à accueillir une pensée dont
le rationalisme critique
apparaissait si détaché de toute école.

1936 : Les grandes lignes de Misère de l’historicisme (The Poverty of Historicisme) ont été
écrites dès 1935 et une lecture en fut faite lors d’un rassemblement privé à
Bruxelles dès 1936 avant une publication dans la revue Economica (1944-1945) – participation de Popper à « l’effort
de guerre » – puis sa parution en volume en 1957. Popper s’attache ici à réfuter l’historicisme, dans sa version antinaturaliste – il existerait
des lois générales du développement historique qui varieraient selon la période
considérée et que les sciences sociales ont pour mission de découvrir – comme
dans sa version pronaturaliste – ces
lois permettaient de prédire l’évolution future de toute société. Popper fait
ainsi référence à des théories séduisantes qui imaginent une évolution prédéterminée aux sociétés, comme celles du communisme, et qui relèvent selon lui
d’une inspiration utopiste. Le titre
fait notamment référence à Marx et à son ouvrage Misère de la philosophie.

En 1937
Popper parvient à émigrer en Nouvelle-Zélande
et y demeurera enseignant de philosophie jusqu’en 1945. Il devient ensuite lecteur en logique et méthodologie scientifique
à la London School of Economics, puis
enseigne ces matières à partir de 1949
à l’Université de Londres. Il donne
également des séries de cours dans les grandes universités américaines.

1945 : La Société ouverte et ses ennemis (The Open Society and Its Enemies), qui poursuit la réflexion de Misère de l’historicisme, paraît en deux
tomes. Dans le premier, L’Ascendant de Platon, Popper
s’attache à étudier l’influence de Platon mais aussi sa dérive totalitaire par rapport à la pensée de Socrate, notamment
quand il imagine dans La République une
cité dirigée par une élite qui ne
prend pas en compte l’individu. Il lui reproche sa vanité – il voudrait être le « philosophe-roi » – et sa trahison des idées humanistes et démocratiques de Socrate. Dans le second
volume, Hegel et Marx, Popper étudie l’influence qu’a eue Aristote sur
Hegel et celle du philosophe allemand sur les totalitarismes du XXe
siècle. Il y critique son opportunisme,
son style obscur, et dénonce sa
philosophie de l’esprit, ainsi que la pensée de Marx touchant la lutte des
classes, leurs historicismes, comme des thèses
fatalistes
propres à paralyser le
progrès
, quand Popper prétend pour sa part avoir pour objet de défendre la liberté, la démocratie, sous la forme d’une société ouverte. Il se montre conscient
des dangers de la démocratie tout en la présentant comme le seul espoir pour
l’homme.

1963 : L’ouvrage Conjectures et réfutations rassemble des essais et des communications
de Popper où il est question d’histoire de la philosophie, d’histoire des
sciences physiques ainsi que de politique et plus généralement d’histoire. Popper
réaffirme ici les grandes thèses de son traité majeur paru près de vingt ans
plus tôt. Il appuie la nécessité
d’un rationalisme critique, antidogmatique, en présentant l’erreur comme une valeur positive, une étape nécessaire dans le progrès vers la
connaissance. Il faut ainsi considérer jusqu’à la théorie d’apparence la plus solide
comme provisoire, susceptible d’une réfutation future, et
considérer les nouvelles théories
simplement comme de meilleures
approximations
que les précédentes. En 1969
Popper prend sa retraite de
l’enseignement.

1972 : La théorie objective ou objectiviste que défend Popper dans son essai
La
Connaissance objective
(Objective
knowledge
) consiste à prendre le parti, spontanément réaliste, du sens
commun, celui d’une connaissance fidèle
à la réalité
et indépendante du
sujet connaissant
, par opposition au point de vue subjectiviste
traditionnel, celui des empirismes de Hume, Locke et Berkeley, ou ceux, plus
modernes, de Russell, Moore et des néo-positivistes, tous dans la veine du
rationalisme cartésien. Il distingue trois
mondes 
: le monde physique ; puis celui de nos états de
conscience, de nos pensées subjectives ; et enfin celui de le pensée objective, que constituent les
contenus des théories, des discussions, des œuvres d’art, rassemblés dans des
livres, et qui est autonome, sujet
d’une sélection darwinienne au gré de laquelle des théories, caduques, disparaissent, et d’autres, vraisemblables, persistent. Ce troisième
monde progresse donc au fil de conjectures
et de réfutations, c’est une création de la rationalité humaine qui
à son tour influe sur celle-ci. Popper considère ainsi que l’évolution humaine
est marquée par une forme d’auto-transcendance.

1994 : Karl Popper meurt à
Londres à 92 ans ; il aura travaillé à son œuvre philosophique jusqu’à
deux semaines avant son décès. Il est considéré comme l’un des plus grands épistémologues du XXe siècle. Il fut
sa vie durant l’interlocuteur non seulement des philosophes mais aussi de
grands scientifiques, avec lesquels il s’entretenait des grands problèmes physiques
du temps. Il n’y a aujourd’hui pas un homme de science digne de ce nom qui ne
connaisse ce critère de falsifiabilité
qu’il a imaginé, et auquel il s’est notamment employé à faire correspondre les
énoncés de probabilité.

 

 

« Une théorie qui n’est
réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de
caractère scientifique. Pour les théories, l’irréfutabilité n’est pas (comme on
l’imagine souvent) vertu mais défaut. »

 

Karl Popper, Conjectures et réfutations, 1963

 

« Je suis resté socialiste
pendant plusieurs années encore, même après mon refus du marxisme. Et si la
confrontation du socialisme et de la liberté individuelle était réalisable, je
serais socialiste aujourd’hui encore. Car rien de mieux que de vivre une vie
modeste, simple et libre dans une société égalitaire. Il me fallut du temps
avant de réaliser que ce n’était qu’un beau rêve ; que la liberté importe
davantage que l’égalité ; que la tentative d’instaurer l’égalité met la
liberté en danger ; et que, à sacrifier la liberté, on ne fait même pas
régner l’égalité parmi ceux qu’on a asservis. »

 

Karl Popper, La Quête inachevée, 1976

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