Toute vie est résolution de problèmes

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Résumé

I – Questions autour de la connaissance de la nature

 

 

1. La doctrine de la science du point de vue évolutionniste et logique

 

Popper montre avant tout que la pensée se déploie selon le schéma suivant : 1) un problème surgit ; 2) on teste des solutions ; 3) on élimine les mauvaises solutions et éventuellement on assimile les bonnes. Pour Popper, ce schéma est naturel : c’est ainsi que les plus petits organismes traitent les problèmes ; en outre on le retrouve dans la théorie darwinienne de l’évolution : 1) une modification du milieu a lieu ; 2) les espèces développent des aptitudes pour dépasser la modification ; 3) seules les espèces qui ont développé l’aptitude appropriée survivent. Or, affirme Popper, la science elle-même a recours à ce schéma – d’où une première thèse étonnante : la science est naturelle, elle est un « phénomène biologique ». Pour démontrer cela, Popper doit d’abord déconstruire la notion commune de science.

Habituellement, on n’admet pas que la science se base sur des problèmes, on dit qu’elle se fonde sur des observations. Popper montre justement qu’une observation n’est rien sans un problème pour la guider. Ainsi, la science est immanente, il s’agit de répondre à une situation subie – elle n’est plus considérée transcendante, comme surgissant magiquement de l’esprit de l’observateur. Qu’est-ce qui distingue alors le traitement des problèmes opéré par un animal et celui opéré par un scientifique ? La distinction se situe dans la qualité de la troisième étape. Chez l’homme, et plus encore chez le scientifique, l’élimination se fait dans une attitude consciente et critique. L’animal a tendance à s’identifier à la solution qu’il essaie et quand il n’en trouve pas de bonne il est en quelques essais éliminé lui-même. Le scientifique au contraire cherche activement la preuve que ses solutions sont mauvaises, met sans cesse à l’épreuve ses hypothèses parce qu’une hypothèse efficace mais erronée n’est pas ce qu’il cherche.

En science, on considère que la mise à mal d’une grande théorie admise est une découverte enthousiasmante. C’est que dans la dynamique scientifique une quatrième étape s’ajoute au schéma formulé au départ. Karl Popper remarque de fait qu’on éprouve mieux le progrès scientifique à considérer le cheminement effectué d’un problème à l’autre, plutôt que d’une théorie à l’autre. En fait la science avance en proposant des « approximations de la vérité » de plus en plus précises. Leur qualité est estimée à partir d’un certain nombre de critères – notamment la teneur empirique (il s’agit de savoir si des manifestations de la théorie sont observables) et la teneur logique (« c’est-à-dire l’ensemble ou la classe de toutes les propositions logiquement déductibles de la théorie »). Karl Popper postule à partir de là que la science est nécessairement réaliste, autrement dit qu’elle part du principe que le réel existe et qu’on peut le connaître. Popper clôt la conférence en affirmant son adhésion au réalisme, contre les penseurs idéalistes et solipsistes.

 

2. La réduction scientifique de l’incomplétude essentielle de la science

 

Avant toute chose, précisons ce que Karl Popper entend par réduction : en science, la réduction est un procédé qui consiste à faire entrer une théorie ou une discipline dans une autre, au détriment de la complexité de la théorie entrante. Popper se base, pour cette seconde référence, sur la question suivante : peut-on réduire la biologie, et partant tout ce qui concerne le vécu animal et l’esprit humain, à la physique et à la chimie ?

Quoi qu’il en soit, Popper affirme que la science doit être réductionniste car une réduction même ratée – et généralement les réductions sont ratées ajoute Popper – est toujours très fructueuse, affirmation qu’il appuie sur un nombre important d’exemples tirés de l’histoire des sciences. La réponse formulée par Popper à la question initiale est conforme à ces recherches : la réduction de la biologie à la physique et à la chimie n’est possible qu’imparfaitement, et cette imperfection nous en apprend beaucoup sur ces différentes disciplines.

Comme une sorte de digression au milieu de ces réflexions épistémologiques, Popper se demande également si l’on peut réduire le corps à l’âme ou inversement. À partir de sa théorie des trois mondes (qui sera développée et définie plus précisément dans la conférence suivante), Popper remarque que l’âme et le corps ont des développements parallèles (toute impulsion du cerveau a une conséquence corporelle et inversement) mais que ce parallélisme n’est pas suffisant à délimiter leur rapport. Par exemple, quand une partie du cerveau dysfonctionne il est très courant que ce soit une autre partie du cerveau qui prenne en charge les fonctions délaissées – si le parallélisme était parfait, les fonctions seraient inutilisables le temps du dysfonctionnement et la partie du corps correspondante également. Enfin Popper démontre que le réductionnisme, tout efficace qu’il soit pour la science, n’est pas une méthode viable pour la philosophie. Dans le cadre philosophique, le réductionnisme stérilise la pensée.

 

3. Réflexions d’un réaliste sur le problème corps-âme

 

Karl Popper commence par préciser sa théorie des trois mondes : le monde 1 renvoie au monde des processus physiques, le monde 2 au monde des processus psychiques et le monde 3 au monde des produits de l’esprit humain. La distinction entre le monde 2 et le monde 3 étant difficile, Popper ajoute qu’on peut « distinguer le monde 2, dans lequel on trouve les processus de pensée subjectifs, et le monde 3, qui contient les énoncés objectifs ou les contenus de pensée objectifs. »

L’auteur montre ensuite que ces trois mondes sont tous les trois bien réels, autonomes et interactifs. Si un gratte-ciel s’écroule dans le monde 1, c’est probablement qu’il y a eu une erreur dans le monde 2 (au niveau de l’exécution des théories dans l’élaboration du bâtiment) ou plus haut encore dans le monde 3 (au niveau de la théorie).

Une fois ces choses posées, Popper se pose la question des interactions corps-âme. Il établit qu’il existe quatre grandes théories à ce sujet : 1) celle de l’interaction psychophysique, selon laquelle le monde 1 influe sur le monde 2 et inversement ; 2) celle du parallélisme psychophysique, selon laquelle tout ce qui se passe dans le monde 2 correspond à un événement antérieur dans le monde 1 ; 3) celle du physicalisme pur, selon laquelle il n’existe que le monde 1 ; 4) celle du psychisme pur, selon laquelle il n’existe que le monde 2.

Popper commence par rejeter les théories 3) et 4) dans la mesure où elles sont incompatibles avec sa théorie des trois mondes. Il critique également la théorie 2) en montrant, comme il l’avait fait dans la conférence précédente, que le parallélisme n’est pas suffisant à circonscrire toutes les relations corps-âme. Il ne reste donc que la première théorie. Popper ne conclut pas que c’est la véritable explication des processus corps-âme mais que c’est la seule qui mérite d’être prise au sérieux. C’est pour l’instant la plus précise des approximations.

 

4. La théorie de la connaissance et le problème de la paix

 

Les deux premiers temps de la réflexion consistent en une reformulation de la première conférence, reformulation par laquelle l’accent est mis sur l’importance du langage dans la distinction entre le traitement animal et le traitement humain des problèmes. Conformément à sa notion d’approximation de la vérité, Popper montre que la science ne constitue pas des savoirs mais des hypothèses. Dans la structure particulière du langage humain, Popper identifie en outre un « besoin de suggestions » c’est-à-dire une pulsion dogmatique. L’homme bien souvent veut imposer son dogme à tout et chacun et c’est ainsi que commencent les guerres, les psychoses, les tyrannies. Popper rappelle l’importance de l’art dans ce cadre, en ce qu’il peut réguler ou apaiser les pulsions dogmatiques. L’auteur regrette d’ailleurs que l’art ne soit plus religieux, qu’il postule que l’humanité est ignoble – cette tendance à ses yeux participe à l’horreur générale. Il conclut en insistant sur le fait que la paix est possible, bien qu’il faille ardemment se méfier du besoin de suggestions.

 

5. La position gnoséologique de la théorie évolutionnaire de la connaissance

 

Karl Popper ajoute ici un élément fondamental à ce qu’il appelle maintenant « la théorie évolutionnaire de la connaissance » (en bref la théorie développée dans la première conférence quant au développement par essais) : 99,9 % de ce que nous savons est, tout incertain qu’il soit, un savoir « génétiquement a priori », c’est-à-dire inné et contenu en grande partie dans notre capacité d’adaptation aux différents milieux. Popper invite pour clore cette conférence les savants à l’humilité et à la prudence, puisque cet ajout à sa théorie de la connaissance minimise l’effort scientifique et rappelle que tout savoir humain n’est que conjectural.

 

6. Kepler : sa métaphysique du système solaire et sa critique empirique

 

Karl Popper démontre par un bref rappel historique que Kepler, dans ses découvertes, procédait conformément à la théorie évolutionnaire de la connaissance.

 

II. Réflexions sur l’histoire et la politique

 

7. La question de la liberté

 

Après avoir comparé les deux plus anciennes démocraties européennes, la Suisse et l’Angleterre, et constaté que si elles avaient des origines disparates sociologiquement parlant elles prônaient des valeurs similaires – l’esprit d’indépendance et la liberté individuelle –, Karl Popper nous introduit à sa philosophie politique : il se considère, contre Hegel et ses disciples mais dans la lignée de Kant, comme un rationaliste et un Aufklärer, autrement dit il croit en la possibilité de l’émancipation par le savoir. Par là, son attitude philosophique est déterminée. Par exemple, il prône la pratique de la discussion critique, ainsi que Thalès qui demandait à ses élèves d’améliorer ses théorèmes.

Popper s’en tient aussi à écrire dans un style simple et sans jargon afin d’être compréhensible par tous. Partant du principe que la liberté est un besoin naturel chez tous les animaux et a fortiori chez les humains adultes, Popper propose à partir de Kant une nouvelle définition de ce que pourrait être la liberté politique : l’homme est libre politiquement si l’État lui permet sans effusion de provoquer un changement de gouvernement quand il le souhaite.

Toutefois Popper en vient à nuancer le propos. Si la démocratie est le meilleur régime qu’on ait pu pratiquer durant l’histoire, il n’est pas idéal. En outre, la liberté individuelle et politique n’engendre pas nécessairement du positif – il est des cas même où elle fait courir à la catastrophe. Il ne faut choisir la liberté qu’en tant qu’elle « rend possible la seule forme de vie commune digne de l’homme ; la seule dans laquelle nous puissions être pleinement responsables de nous-mêmes. »

 

8. Le sens et l’écriture de l’histoire

 

Popper se positionne encore une fois contre Hegel et son romantisme politique. Il démontre tout d’abord que l’historien procède comme le scientifique par sélection de faits à partir d’une hypothèse. Ainsi à ses yeux même si une hiérarchie est possible en fonction de la densité du point de vue adopté, les différentes versions de l’histoire se valent. C’est que pour Popper l’histoire n’a pas de sens. L’histoire consiste pour lui en une multitude de trajectoires qu’il est impossible de synthétiser. Il va plus loin : la prégnance de l’idée d’un sens de l’histoire aliène l’individu en lui faisant méconnaître sa nature et les mécanismes réels de la vie. Par exemple, chez Hegel, il y a l’idée qu’un destin existe ; par là l’homme est dépossédé de lui-même, il n’a plus qu’à attendre si sa situation est mauvaise et espérer si sa situation est bonne. En rationaliste, Popper veut au contraire que l’homme soit actif et responsable.

 

9. La théorie de la démocratie

 

Karl Popper défend l’idée selon laquelle pour qu’une démocratie soit fonctionnelle et puisse honorer le principe de la liberté politique tel qu’il est défini dans la conférence 7, il ne doit exister que deux partis politiques. C’est d’après lui le seul moyen d’éviter l’excès de tergiversations strictement politiciennes et de rendre possible le changement de gouvernement par le peuple en clarifiant les débats. Ainsi à ses yeux la démocratie américaine est plus parfaite que la démocratie française. Il introduit ici également l’idée que le pouvoir du peuple doit être indirect pour être viable.

 

10. Considérations sur la théorie et la pratique de l’État démocratique

 

Popper discute précisément la majorité des grands débats concernant la pratique de la démocratie, en partant de l’exemple de la démocratie athénienne, dans ses bienfaits et ses limites. C’est l’occasion pour lui de récapituler les idées déjà formulées en intégrant des idées plus avancées : il rappelle que pour lui le peuple ne peut gouverner qu’indirectement et que la liberté politique consiste en la possibilité de changer de gouvernement quand on le veut, et ajoute qu’un État est nécessaire pour canaliser les libertés individuelles. Cet État cependant ne doit pas relever de l’État-Providence, car ce type d’État est forcément excessif et paternaliste.

La dernière partie de cette conférence constitue une démonstration de l’intérêt supérieur d’un État minimal pour la conservation-limitation de la liberté individuelle et politique. Là encore c’est l’État américain qui semble le plus perfectionné.

 

11. Liberté et responsabilité intellectuelle

 

Dans un premier temps, Karl Popper rediscute l’idée de liberté politique. Il propose de remplacer définitivement la question platonicienne à l’origine de toutes les réflexions politico-philosophiques « Qui doit régner ? » par une question plus précise, plus directe : « Comment permettre le changement de gouvernement par le peuple sans effusion ? » En fait, son opération consiste à transformer la démocratie définie comme « pouvoir du peuple » en démocratie définie comme « tribunal du peuple ». C’est-à-dire qu’il prône la représentation du peuple contre le pouvoir direct du peuple, mais qu’en même temps il tient à l’idée que les représentants doivent rendre des comptes à ceux qu’ils représentent.

Dans un second temps, Popper prend à parti les intellectuels, qu’il considère pour la plupart néfastes. En effet, alors qu’une paix mondiale et durable paraît possible, ceux-là persistent à ergoter et maintiennent des distinctions théoriques purement formelles qui empêchent l’harmonie. Karl Popper est pour le compromis, et il invite ses confrères à pratiquer l’humilité, au profit de la communauté.

 

12. Toute vie est résolution de problèmes

 

Dans cette conférence, Karl Popper défend la technique. D’une part, il s’adresse aux penseurs écologistes et démontre que ce qu’ils dénoncent – tout en reconnaissant qu’il y a des raisons de s’alarmer – n’est pas la conséquence de l’excès de technique mais vient de l’explosion démographique : en d’autres termes, il n’y a pas trop de machines, il y a trop de gens. D’autre part, il explique que la technique est un grand facteur d’émancipation pour l’humanité – par exemple, toutes les améliorations électro-ménagères ont permis aux femmes d’avoir des vies meilleures.

 

13. Contre le cynisme dans l’interprétation de l’histoire

 

Toujours avec le souci d’émanciper le peuple et de permettre la paix globale, Karl Popper s’en prend aux interprétations erronées de l’histoire. D’abord, il montre que les interprétations raciste et marxiste de l’histoire, la première postulant que la race allemande tendait à dominer les autres et la seconde professant que le peuple allait se soulever pour mettre en place une société sans classes, ont échoué – leurs prévisions se sont avérées fausses. Néanmoins ces interprétations, bien qu’elles soient désormais dépouillées de leurs aspects d’une part purement racistes et d’autre part purement marxistes, ont permis la mise en place d’une interprétation cynique de l’histoire, où tout est interprété selon des critères bas – argent, pouvoir, sexualité. Dans ce cadre, ce sont systématiquement les États-Unis qui sont pris pour cible. Or, on l’a déjà vu dans les conférences précédentes, pour Karl Popper, la démocratie américaine est la meilleure démocratie qui soit. L’auteur invite donc à abandonner ce cynisme à la mode pour mieux voir les choses telles qu’elles sont.

 

14. « Mener des guerres pour la paix »

 

Ce quatorzième chapitre n’est pas une conférence, mais un entretien, réalisé par le journal Spiegel en 1994. Dans cet entretien, Karl Popper a l’occasion de prôner la responsabilisation universelle et l’optimisme historique, et de les mettre à l’épreuve de l’actualité politique concrète.

 

15. Réflexions sur l’effondrement du communisme : tenter de comprendre le passé pour construire l’avenir

 

Karl Popper signe ici sa conférence la plus virulente à l’égard du marxisme. Il démontre en quoi cette théorie n’est absolument pas viable, et pratiquement – parce que l’expérience soviétique a échoué et à cause de la stérilité même de la théorie marxiste, et théoriquement – parce qu’il n’appartient pas à l’intellectuel de prédire l’avenir, l’histoire affirme Popper s’arrête au présent. Popper conclut qu’il n’y a qu’une seule chose à apprendre du passé : la modestie. À nouveau il invite les partis divergents à sacrifier leurs dissensions et à s’unir autour d’un certain nombre d’idées incontestables : émancipation et responsabilisation du peuple, paix mondiale, lutte contre la pauvreté et l’explosion démographique, éducation à la non-violence, et enfin maîtrise et limitation de la bureaucratie.

 

16. La nécessité de la paix

 

Il s’agit là du discours de remerciement que Karl Popper a prononcé lorsqu’il a reçu la médaille Otto Hahn de la paix, en 1993. Son discours consiste donc essentiellement en une exhortation à l’optimisme et la paix, appuyée sur les exemples de Otto Hahn, découvreur repenti de la fission de l’uranium, et de son ami Fridtjof Nansen, chercheur qui a œuvré pour l’harmonie mondiale via la Croix-Rouge internationale et la Société des Nations.

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