Trois Contes

par

La variété comme principe de composition

Le titre même du recueil signale la disparité : aucun thème commun n’y est annoncé, et l’absence de déterminant (« trois contes ») révèle la simple juxtaposition de trois récits. Cette absence d’unité thématique se confirme à la lecture. Si le terme de « conte » semble au premier abord se justifier pour La Légende de saint Julien et Hérodias, dans la mesure où ces textes présentent des caractéristiques liées au merveilleux et aux vies de saints, les choses sont bien différentes pour Un cœur simple. Le réalisme qui prévaut semble mieux s’accorder à la qualification de nouvelle. Par ailleurs, le terme de « légende » inscrit dans le titre du deuxième texte de Flaubert pose une nouvelle question : aurait-on basculé dans un autre genre littéraire ?

 

A/ Entre réalisme et fantastique

        

Chaque texte littéraire pose la question du rapport qu’il entretient avec la réalité. La représentation du réel prétend-elle être vraie, ou au contraire affiche-t-elle son invention ? Les récits courts ne sont pas étrangers à ces questions : depuis son origine, la nouvelle suggère qu’elle est un récit « vrai », alors que le conte affiche son caractère fictif. La ligne de partage n’est pourtant pas si simple : il arrive que le conte comporte des éléments réalistes et la nouvelle devient, au XIXe siècle, le lieu d’expression du fantastique. Dans Trois contes, on mesure l’importance de la recherche historique menée par l’auteur (sur la pratique de la chasse au Moyen Âge dans La Légende de saint Julien, sur la « gastronomie » antique dans Hérodias). Quant à la représentation de la vie quotidienne et contemporaine des basses classes, la vie de Félicité en constitue un modèle.

« Pour cent francs par an, elle faisait la cuisine et le ménage, cousait, lavait, repassait, savait brider un cheval, engraisser les volailles, battre le beurre, et resta fidèle à sa maîtresse, qui cependant n’était pas une personne agréable. »

Le premier récit, Un cœur simple, se rattache à la veine des nouvelles réalistes du XIXe siècle. En effet, la province qui sert de cadre à l’évocation de la vie simple d’une domestique est un topos de ces récits voulant décrire fidèlement la vie et les mœurs des hommes du siècle. À ce conte succèdent deux autres dont la tonalité est beaucoup plus fantastique, même si ce registre est parfois présent dans certaines descriptions d’Un cœur simple. En effet, l’aura de légende biblique dont se drapent les deux derniers textes décale la narration : le merveilleux fait son entrée, comme dans les prédictions qui ponctuent la vie de Julien. De nombreuses allusions et mises en scène relèvent en outre d’une exagération qui déréalise les faits rapportés :

« Alors il y eut de grandes réjouissances, et un repas qui dura trois jours et quatre nuits, dans l’illumination des flambeaux, au son des harpes, sur des jonchées de feuillages. On y mangea les plus rares épices, avec des poules grosses comme des moutons ; par divertissement, un nain sortit d’un pâté et, les écuelles ne suffisant plus, car la foule augmentait toujours, on fut obligé de boire dans les oliphants et dans les casques. »

 

B/ Des décors et des personnages divers

 

         La diversité du recueil dépasse les tonalités dominantes des récits, et se manifeste aussi dans le domaine même de la fiction. En effet, les cadres spatio-temporels tout comme les personnages ne se ressemblent absolument pas entre les trois textes.

         Un cœur simple prend place dans la campagne normande, à une époque contemporaine de celle de Flaubert. Les personnages sont des domestiques ou des bourgeois, ils sont donc issus des classes sociales basses et moyennes. De ce point de vue, le récit n’en appelle pas outre mesure à l’imagination du lecteur pour construire les décors des événements et représenter dans son esprit les personnages qui lui sont présentés.

« Paul montait dans la grange, attrapait des oiseaux, faisait des ricochets sur la mare, ou tapait avec un bâton les grosses futailles qui résonnaient comme des tambours.

Virginie donnait à manger aux lapins, se précipitait pour cueillir des bluets, et la vitesse de ses jambes découvrait ses petits pantalons brodés. »

Au contraire, le récit de la vie de saint Julien présente des personnages nobles voire royaux, qui évoluent dans la société féodale qui était la norme au XVe siècle : les voyages que Julien entreprend pour fuir le destin qui lui est prédit le conduisent jusqu’en Occitanie (qui se trouvait alors dans le Sud-Ouest du continent européen). Le dernier récit, Hérodias remonte plus loin encore dans le temps ; l’histoire antique et biblique d’Hérodias met en scène des personnages royaux aux destins fameux. Mais pour se représenter ces lieux, ces mœurs, et ces personnages éloignés du lecteur contemporain du point de vue du temps, de l’espace et de la culture, il faut faire un effort d’imagination considérable.

« Phanuel tâcha de le persuader, en alléguant, pour garantie de ses projets, la soumission des Esséniens aux rois. On respectait ces hommes pauvres, indomptables par les supplices, vêtus de lin, et qui lisaient l’avenir dans les étoiles. »

En effet, ces deux derniers contes reposent sur des concepts historiques qui n’ont pas d’équivalents valables ou immédiats dans l’univers du lecteur contemporain ou même du lecteur du XIXe siècle.

 

C/ Un résumé de l’œuvre flaubertienne ?

 

         Plusieurs commentateurs ont émis l’hypothèse d’un rapport liant ce recueil et la production romanesque antérieure de Flaubert. Cette œuvre est en effet sa dernière, et il meurt peu de temps après l’avoir terminée. Chaque conte paraît faire écho à l’un de ses textes majeurs antérieurs. Le premier conte, la vie décevante de Félicité en Normandie, rappelle les désillusions d’Emma dans Madame Bovary ; le second reprendrait l’imaginaire religieux de La Tentation de saint Antoine ; et le troisième évoquerait la reconstitution de l’univers antique à l’œuvre dans Salammbô. La diversité à l’intérieur du recueil serait alors à l’image de la diversité de la production romanesque même de l’auteur, qui ne peut se limiter à une tonalité ni à un imaginaire.

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