Trois Contes

par

Le sens du sacré

Le rapport à la religion lie cependant trois contes par ailleurs foncièrement hétérogènes. Flaubert s’attache à dépeindre des relations particulières au sacré, à travers des reprises de récits religieux, ou par un récit réaliste qui dissèque la piété simple d’une femme sans prétention.

 

A/ Entre beauté et cruauté

 

         Chaque conte raconte, à sa manière, le lien divin qui peut lier Dieu à sa créature. Félicité vit sa foi de la même manière qu’elle vit sa vie, humblement et simplement. L’amour qu’elle éprouve pour Dieu prend de plus en plus d’importance à mesure que la vie lui impose de nouvelles épreuves. Au contraire, le rapport de Julien avec la divinité n’est pas si apaisé : Dieu ne se manifeste que par des prédictions angoissantes. Enfin, le troisième texte présente un acte impie et blasphémateur.

         Mais Flaubert introduit aussi un jugement esthétique ; la religion provoque un sentiment qui peut se comparer à ceux que l’on rencontre dans la lecture d’œuvres littéraires ou dans la contemplation de peintures. La Légende de saint Julien l’Hospitalier a d’ailleurs pris ses racines dans la fascination de Flaubert pour les vitraux de la cathédrale de Rouen. Les textes présentent ainsi des confrontations à la beauté : « Le Prêtre gravit lentement les marches, et posa sur la dentelle son grand soleil d’or qui rayonnait. Tous s’agenouillèrent. Il se fit un grand silence. Et les encensoirs, allant à pleine volée, glissaient sur leurs chaînettes. » Autre notion étudiée dans le phénomène religieux, la cruauté est décrite avec précision dans chaque texte – par exemple via la description de l’ensemble des bêtes massacrées dans La Légende de saint Julien, où la biche oppose à la cruauté de l’homme (la vraie bête) une douceur suppliante proprement pathétique. Le massacre des bêtes est présenté comme une école de férocité ; en tuant un animal on tue une âme et c’est le meurtre d’un parent que l’on commet. En opposition au « cœur simple » de Félicité, très proche des « simples des simples » que sont les bêtes, en vertu même de sa bêtise extatique, héroïne de la « douceur », Julien incarnerait à l’inverse la cruauté du cœur féroce, coupable d’avoir transformé par son hybris, sa démesure cruelle, l’arche de Noé en jeu de massacre.

Julien est animé d’une « foi destructrice », mû par « l’horreur sacrée du meurtre des animaux », et il touche lui aussi, à sa façon, au mystère des choses qui fera de lui un saint, car la destruction et la création sont « sœurs » – parole profonde, et profondément flaubertienne d’esprit, qui invite à se garder d’opposer trop schématiquement la cruauté (la soif de sang et de carnage), le cœur féroce et le cœur simple. La férocité et la douceur apparaissent peut-être comme les deux voies d’accès opposées et complémentaires à la sainteté.

 

B/ Le pan religieux des contes

 

         Bien que la présence de Dieu soit le lien commun entre les trois contes, le rapport à la religion n’est pas le même. En effet dans le premier conte, la religion est partie intégrante de la vie du personnage, elle est un pilier de l’existence de Félicité qui est née, a vécu et est morte sous le signe d’un destin très dur, presque d’un long calvaire. Bien que religieux d’esprit, le personnage n’a pas d’abord de compréhension particulière des dogmes de sa religion, mais il s’approprie à sa façon les figures religieuses que lui présente l’Église :

« Quant aux dogmes, elle n’y comprenait rien, ne tâcha même pas de comprendre. Le curé discourait, les enfants récitaient, elle finissait par s’endormir ; et se réveillait tout à coup, quand ils faisaient en s’en allant claquer leurs sabots sur les dalles. »

La religion apparaît ici comme l’élément qui permet au personnage principal de supporter ses peines et de se consoler du chagrin que lui inflige la mort des êtres qui lui sont chers.

Cependant, le rapport à la religion est bien différent dans le troisième conte, Hérodias ; on y constate un éventail de religions différentes qui soutiennent des mœurs et des croyances souvent antagonistes. Ainsi la religion de l’un condamne la pratique de l’autre : ainsi le mariage incestueux d’Hérodias est violemment dénoncé par le Juif Iaokanann.

 

C/ Ces textes dans la vie de l’auteur

 

         Cette œuvre mise en regard de la production romanesque de Flaubert pose question. En effet, Flaubert était considéré comme un auteur à scandale, ce que le procès de Madame Bovary avait ratifié. La religion n’était pas un thème chéri ni adoré chez lui, au contraire, elle faisait souvent l’objet d’une ironie vivace. Flaubert avait coutume de considérer toute religion établie comme une ennemie de la liberté. Il affublait les diverses croyances religieuses dans ses œuvres de descriptions grotesques pour dénoncer l’oppression qu’elles font subir aux sentiments naturels de l’Homme.

Pourquoi alors un partisan de l’anticléricalisme tel que lui écrirait sur ces thèmes religieux ? La réponse résiderait justement dans cette esthétique particulière au sentiment religieux, dans la beauté du rite et de l’élévation spirituelle que tente de cerner et de dire Flaubert sans toutefois faire de cette élévation spirituelle, l’élévation de la religion en elle-même.

« Elle avait peine à imaginer [la] personne [du Saint-Esprit] ; car il n’était pas seulement oiseau, mais encore un feu, et d’autres fois un souffle. C’est peut-être sa lumière qui voltige la nuit aux bords des marécages, son haleine qui pousse les nuées, sa voix qui rend les cloches harmonieuses ; et elle demeurait dans une adoration, jouissant de la fraîcheur des murs et de la tranquillité de l’église ». 

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Le sens du sacré >