Volpone

par

L'inversion des valeurs dans un monde assoiffé d'or

La soif de richesse est un thème classique de comédie, depuis la nuit des temps. L'histoire du théâtre compte aussi les avares, les grippe-sous et autres fesse-mathieu parmi ses personnages comiques célèbres. Dans Volpone, le désir d'accumuler des richesses est tel chez presque tous les personnages que leur échelle de valeur s'en trouve inversée et que ce qui est normalement mauvais devient bon à  leurs yeux. Seuls deux personnages ne partagent pas cette inversion des valeurs : Celia et Bonario.

 

            A tout seigneur tout honneur, observons Volpone. Dès le premier vers de la pièce le ton est donné :

« Salut à toi, le jour ; et puis à toi, mon or !

Ouvre le sanctuaire pour que je vois mon saint. »

 

            Le ton est donné, la religion des protagonistes est définie : c'est l'or qu'on adore ici. Rien n'est au-dessus, et la richesse donne tous les droits, y compris celui de s'amuser cruellement aux dépends d'autrui.

« Richesse acquise

Est bien plus précieuse que sagesse naturelle »

 

ajoute Mosca. Ce constat cynique et amoral est le credo des personnages, qui perdent leur sens commun, entendement, et bien sûr tout sens moral à la seule évocation de la richesse possible. Le désir forcené de l'héritage de Volpone va pousser Corbaccio, Voltore et Corvino à renier ce qu'ils ont de plus cher, et ils perdront tout à la fin de la pièce.

 

            Le cas de Corvino est simple. C'est un jaloux forcené marié à une jolie femme vertueuse, Celia, qu'il enferme chez lui de peur qu'on la lui vole. Corvino, au départ, défend bec et ongle la vertu de sa femme, qu'il appelle son honneur. Or, il lui suffit d'imaginer qu'un rapprochement physique entre Volpone et Celia pourrait lui rapporter gros pour voir ses valeurs totalement s'inverser :

 

« Morbleu ! Si elle acceptait de lui parler

Pour sauver mon honneur, ce serait déjà quelque chose !

Mais chercher, par malice, ma ruine totale… »

 

            La vertu de sa femme est devenue sa ruine, et préserver son honneur passe par prostituer Celia. Il renie ce qui était pour lui essentiel afin d'acquérir la richesse. Pour Corbaccio, c'est un autre reniement. Mosca, diabolique parasite, le pousse à déshériter son propre fils, et à instituer Volpone son légataire. Son but : que Volpone fasse de lui, Corbaccio, son héritier. Si l'on met de côté les effets comiques de la pièce, la chose apparaît comme monstrueuse. Le vieux gentilhomme renie sa chair et son sang sans hésiter, à seule fin de s'enrichir. Le spectateur voit ici deux personnages qui sont infâmes, et montrés comme tels. Dans une tragédie, ils seraient odieux. L'art de la comédie les rend ridicules, donc supportables. Quant à Voltore, l'avocat, c'est sa parole qu'il renie, affirmant une chose, puis une autre, jurant ceci, jurant cela, changeant de cap et de discours, allant jusqu'à simuler la possession, ce qui en ces temps était gravissime et pouvait amener au bûcher, devant les magistrats, en faisant semblant de cracher un démon hors de lui :

 

« Il vomit des épingles tordues ! Il a le regard fixe

(…)Sa bouche se tord ! (…)

Il sort, il sort !; écartez-vous ! Regardez, il s'envole !

C'est un crapaud bleu avec des ailes de chauve-souris ! »

 

            Tous les personnages vont perdre quelque chose : Volpone sa fortune et son état de gentilhomme, Voltore son office, Corbaccio son fils et sa fortune, Corvino son honneur et sa femme, Mosca sa vie oisive. Pour Celia, il n'en va pas de même. Elle tient à sa vertu, et Volpone a beau lui faire miroiter monts et merveilles, elle ne cède pas :

 

« Tu te baigneras dans le suc des giroflées, dans l'essence des roses et des violettes,

Dans le lait des licornes et le parfum des panthères,

Rassemblés dans des sacs, mêlés à des vins de Crète. 

Nous boirons l'or et l'ambre distillés

Jusqu'à ce que le toit se mette à tourner. »

 

            Elle résiste à la tentation, même quand Volpone, proclamant l’inversion des valeurs, lui jette :

 

« Si tu as quelque sagesse, écoute-moi, Celia ! »

 

            Belle sagesse en vérité ! Mais elle tient bon. Quand Volpone tente de la séduire en étalant devant elle ses richesses, elle lui déclare :

 

« Tout ceci, monsieur, pourrait attirer un esprit tenté

Par de tels plaisirs ; mais pour moi l'innocence

Est la seule richesse qui vaille d'être possédée..

 

            Rien n'y fera, ni les exhortations de son mari, ni les tentations étalées par Volpone, ni la menace du jugement : vertueuse elle est, vertueuse elle demeure.

 

            Il en va de même de Bonario. Quand il apprend de Mosca que son père l'a déshérité, il est justement indigné. Il se cache dans le logis de Volpone dans le but de confondre son coquin de père. Mais quand il voit la vertu de Celia menacée, il n'hésite pas à compromettre son plan et fait ce que l'honneur, le vrai, lui commande en volant au secours de la jeune femme. Lui aussi reste fidèle à la vraie définition de l'honneur. Celia et Bonario ne sont pas corrompus et ne sont pas assoiffés de richesse. C'est ce qui fait d'eux les seuls gagnants à la fin de la pièce.

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