Aurélia

par

Accès complet et GRATUIT à cette fiche de lecture pour nos membres.

Gérard de Nerval

Gérard de Nerval – pseudonyme de Gérard Labrunie
– est un écrivain français né en 1808
à Paris. À deux ans, la perte de sa mère,
morte en Allemagne et qu’il n’aura jamais connue, constitue un traumatisme qui le marquera à jamais.
Il est d’abord élevé dans le Valois
chez un grand-oncle avant de retrouver en 1814 son père, chirurgien de la
Grande Armée, de retour à Paris. Il étudie au lycée Charlemagne et retourne
pendant les étés dans les forêts du Valois dont il se souviendra. Autre lieu de
sa géographie personnelle, Saint-Germain-en-Laye, où il fait un séjour à
dix-huit ans et s’éprend d’une cousine qu’il ne peut conquérir, nouvel
événement marquant. À cette époque, il publie un recueil de vers, le seul qui
sera publié de son vivant, le reste de sa production poétique se trouvant
relégué à la fin de ses œuvres en prose. Ses Élégies nationales et Satires politiques, sans
originalité, relèvent alors d’un pindarisme scolaire. Le jeune poète y
entretient le mythe napoléonien et
s’oppose au parti prêtre et aux jésuites. Sa traduction du Faust de Gœthe, qui date de 1828 mais a été commencée sur les bancs
du lycée Charlemagne, attire en revanche l’attention sur lui et lui vaudra même
l’admiration de l’écrivain allemand. Il traduira également par la suite d’autres
poètes allemands.

Ayant rencontré Théophile Gautier au lycée Charlemagne, il suit le même parcours de jeune romantique en
fréquentant l’entourage du grand maître Hugo, en prenant part à la bataille
d’Hernani, et en figurant parmi les principaux artistes romantiques, de divers
horizons, regroupés sous le nom de Jeunes-France. En 1832, il séjourne à la
prison de Sainte-Pélagie après avoir participé à des manifestations
estudiantines d’esprit républicain. Cette année-là paraît La Main enchantée dans Le Cabinet de lecture, une nouvelle fantastique racontant
l’histoire d’Eustache Bouteroue qui, tremblant à la perspective un duel,
obtient d’un magicien, maître Gonin, un onguent qui lui assurera la victoire, la
main sur laquelle il est oint faisant office de gage au cas où Bouteroue
manquerait au paiement de sa dette. Si le sujet apparaît inspiré des Nocturnes d’Hoffmann, le jeune auteur
sait se distinguer par sa peinture pittoresque du Paris du XVIIe
siècle. En 1834, un héritage permet à Nerval de s’installer
avec des amis, dont Arsène Houssaye et Théophile Gautier, dans un petit hôtel
près du Louvre où il mène une vie
insouciante
. Pendant cette époque de « bohème galante », Nerval tombe amoureux de Jenny Colon, une comédienne et cantatrice qui lui préférera un mariage de raison et
lui inspirera plusieurs de ses œuvres en tant que figure d’un Éternel féminin, dont il sera en quête toute sa vie. Le
génie poétique de Nerval est apparu pour la première fois dans les petites
pièces qui paraissent vers 1835,
surtout dans les Annales romantiques.
Les Odelettes
rythmiques et lyriques
reflètent
son existence de dandy. Nerval parvient à y enclore la sensibilité
contemporaine dans la forme des poètes de la Pléiade, comme dans
« Avril ». Parmi les pièces marquantes figurent
« Cydalises » et « Fantaisie », poème de 1832 fondé sur une
nostalgie des vies antérieures à
travers la rencontre d’une dame à la silhouette familière peut-être rencontrée
dans l’une d’elles, thème sentimental qui reviendra souvent dans les œuvres
principales de Nerval. Après avoir dissipé son héritage, Nerval vit de
collaborations avec des journaux, des libraires, des directeurs de théâtre. Il
étudie aussi les sciences occultes,
nourrit un encyclopédisme parfois délirant autour des savoirs ésotériques, de l’alchimie et du pythagorisme notamment. Il
publiera Les Illuminés en 1852, ouvrage sur des hommes qui comme Nerval
ont cherché une vérité et une beauté idéales dans les marges. Il multiplie
aussi les collaborations avec des revues
occultistes
et lit beaucoup pour nourrir son exaltation spirituelle. Les
personnalités étranges, telles celles de Cagliostro ou de Restif de la
Bretonne, le fascinent.

En 1843,
après la mort de Jenny Colon, Nerval part pour l’Orient, pour se fuir ou se retrouver. Le songe ayant commencé à
s’épancher dans la vie réelle, il a déjà été interné pour troubles mentaux en 1841.
Dans Voyage
en Orient
qui paraît en 1851,
l’auteur retrace son trajet qui l’a amené en Grèce, puis à séjourner longtemps
au Caire, ville qu’il raconte au gré
de notes documentées, poétiques et pittoresques, à naviguer sur le Nil, à longer la côte syrienne,
rejoindre le Liban, où il prend
suffisamment de renseignement pour fournir une étude, dans « Druses et
Maronites », des populations libanaises, puis la Turquie. Le style de
l’écrivain, qui se montre très sensible à la beauté des choses et des gens, s’y
fait à la fois dépouillé et raffiné. Contrairement à Chateaubriand
et Lamartine, il se montre dépourvu d’idées préconçues et davantage
explorateur, et en outre moins en quête de pittoresque que Flaubert qui suivit
un itinéraire semblable peu après. En 1854
paraît le recueil de nouvelles Les Filles du feu. Octavie se souvient de Jenny Colon, mais
la plus connue d’entre elles est Sylvie,
d’abord parue l’année précédente dans La
Revue des Deux Mondes
, également inspirée de l’histoire entre l’auteur et
l’actrice disparue, mais qui ne constitue pas ici le centre du récit, puisque
Gérard, l’alter ego de l’auteur dans l’œuvre, quitte Paris et s’éloigne de l’actrice
Aurélie qui s’est dérobée à lui pour la campagne du Valois où il a passé son
enfance, en quête de la brune Sylvie, une dentellière qu’il a aimée jadis, mais
surtout d’Adrienne, une jeune
châtelaine destinée au couvent qu’il avait rencontrée par deux fois, et qui
venait opposer un versant chimérique
à la réalité de Sylvie. Adrienne
figure l’Éternel féminin,
inaccessible, auquel sont sacrifiées les femmes réelles dont Sylvie. L’œuvre se
termine par douze sonnets, Les Chimères, qui ont assuré la
gloire de Nerval et ont fait de lui un des plus profonds romantiques. Le poète
y rompt avec l’art oratoire d’Hugo et vise une poésie pure, conduite sur un mode
prophétique
et hermétique, qui
réussit à traduire son songe en le dessinant avec des contours nets, même si
les correspondances, les secrètes harmonies senties par le poète
restent mystérieuses, et autorisent des exégèses très diverses, issues qu’elles
sont d’une « rêverie
supernaturaliste 
» comme l’appelait Nerval. Sa maladie l’autorisait en
effet à faire l’expérience du total
dédoublement
dont parlait le romantisme allemand, mais ses poésies ne sont
pas seulement issues de la folie, elles constituent aussi des extraits de lucidité, une lutte contre elle. Le
cadre des poèmes alterne d’ailleurs entre paysages ensoleillés, éclairés par
les souvenirs lumineux de l’amour, et profonds abîmes. Le poème le plus fameux
est peut-être « Le Desdichado »,
où Nerval se présente sous les traits d’un chevalier noir hanté par le malheur,
déshérité et mélancolique. Les symbolistes retiendront de ces sonnets les
images nuageuses, l’attrait du mystère, mais les véritables héritiers de ces
textes se situent plutôt du côté d’Arthur Rimbaud et des surréalistes, qui
imposeront une même liberté du sens. Profitant de ses éclairs de lucidité, Nerval
écrit, en grande partie dans la clinique du Dr Blanche, puis en Allemagne, sa
dernière œuvre, inachevée, Aurélia ou le rêve et la vie, dont
l’expression est cependant assombrie par la folie. Aurélia est à nouveau
Adrienne, cette fille du Valois croisée pendant l’adolescence, que l’auteur ne
cesse de revoir dans toutes les femmes qu’il a connues ensuite. Nerval, qui
vient d’apprendre sa mort, adoptant la figure d’Orphée, la poursuit au royaume des morts, trajet que lui
permet le rêve mortel de sa folie, mais en entreprenant un dernier effort de
lucidité à rebours de celle-ci. Toute l’œuvre, qui est aussi un témoignage clinique,
est imprégnée d’une douceur désespérée. Pour l’auteur, convaincu que des correspondances existent entre la vie
réelle et les mystères de l’au-delà, le songe
apparaît comme un tunnel reliant deux mondes, un moyen de décoder le sens caché de notre aventure terrestre.

 

Après plusieurs crises de folie qui l’ont mené à la clinique du Dr Blanche à Passy,
qu’il quitte en 1854, Gérard de Nerval meurt
à Paris en janvier 1855 ; on le
retrouve pendu dans une ruelle, suicidé,
même si ses amis voudront faire croire à un meurtre. Tenu comme un auteur
mineur au XIXe siècle, capable d’une narration charmante, il n’a été
rangé parmi les grands auteurs qu’au XXe siècle, quand les
résonances profondes d’Aurélia et des
Chimères furent comprises. Mû par l’inquiétude, d’une lucidité pathétique, son esprit s’est lancé, à travers ses œuvres,
dans une quête enfiévrée et
originale, faisant son miel de diverses mythologies et théosophies qu’il mêle,
de la même façon qu’il fondait en une seule les différentes femmes aimées, les
déesses païennes et la Vierge de la chrétienté, engagé à la suite de Novalis et
Hölderlin dans la quête de l’unité
perdue
, d’une harmonie panthéiste.
Comme beaucoup de romantiques, Nerval aspire à une foi nouvelle, mais ne peut embrasser le messianisme social de
Lamartine, Sand ou Michelet, ni le christianisme dont sa formation
anticléricale et son goût pour la religiosité naturiste de l’Allemagne
l’écartaient. Si sa poésie se
distingue par sa densité et son mouvement
elliptique, sa langue, limpide,
transparente, se révèle d’une grande
pureté, capable de restituer
parfaitement des émotions et la précision de ses visions. On retrouvera notamment
ses correspondances chez Baudelaire et son « supernaturalisme » dans
le Manifeste du surréalisme et les Lettres de Rodez d’Antonin Artaud.

 

 

« Le rêve est une
seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui
nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l’image
de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne
pouvons déterminer l’instant précis où le moi, sous une autre forme, continue
l’œuvre de l’existence. C’est un souterrain vague qui s’éclaire peu à peu, et
où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles
qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté
nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres : – le monde des
Esprits s’ouvre pour nous.

Swedenborg appelait ces
visions Memorabilia ; il les devait à la rêverie plus souvent qu’au
sommeil ; l’Âne d’or d’Apulée, la Divine Comédie de Dante, sont les
modèles poétiques de ces études de l’âme humaine. Je vais essayer, à leur
exemple, de transcrire les impressions d’une longue maladie qui s’est passée
tout entière dans mon esprit ; – et je ne sais pourquoi je me sers de ce
terme maladie, car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis senti
mieux portant. Parfois, je croyais ma force et mon activité doublées ; il
me semblait tout savoir, tout comprendre ; l’imagination m’apportait des
délices infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison,
faudra-t-il regretter de les avoir perdues ?… »

 

« La
dame que je suivais, développant sa taille élancée dans un mouvement qui
faisait miroiter les plis de sa robe en taffetas changeant, entoura
gracieusement de son bras une longue tige de rose trémière, puis elle se mit à
grandir sous un clair rayon de lumière, de telle sorte que peu à peu le jardin
prenait sa forme, et les parterres et les arbres devenaient les rosaces et les
festons de ses vêtements, tandis que sa figure et ses bras imprimaient leurs
contours aux nuages pourprés du ciel. »

 

Gérard de
Nerval, Aurélia, 1855

 

« Il
est un air pour qui je donnerais

Tout Rossini,
tout Mozart et tout Weber,

Un air très-vieux,
languissant et funèbre,

Qui pour
moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque
fois que je viens à l’entendre,

De deux
cents ans mon âme rajeunit :

Puis un
château de briques à coins de pierre,

Aux
vitraux teints de rougeâtres couleurs,

Ceint de
grands parcs, avec une rivière

Baignant
ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

Puis une dame,
à sa haute fenêtre, blonde aux yeux noirs,

En ses
habits anciens,

Que dans
une autre existence peut-être,

J’ai déjà vue…
et dont je me souviens ! »

 

         Gérard
de Nerval, « Fantaisie », 1832

Inscrivez-vous pour trouver des essais sur Gérard de Nerval >