Aurore

par

L’expérimentation par l’imagination

Ainsi, l’homme n’agirait que par les instincts dont il est la proie, nous dit le philosophe allemand, et l’étude de ses instincts nous permettrait donc d’en déduire les causes de tel ou tel type de réaction face à une situation. Cependant, nous ne pouvons pas anticiper la réaction d’un homme face à un élément extérieur, et cela vient premièrement du fait, selon Nietzsche, que l’homme est en fait victime d’une totale méconnaissance de lui-même et de ce qui le constitue. Il fait de cette ignorance la responsable de la multiplicité des instincts qui peuvent se manifester en nous : « Nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, nous les hommes de la connaissance, et nous sommes nous-mêmes inconnus à nous-mêmes. À cela il y a une bonne raison : nous ne nous sommes jamais cherchés, – pourquoi faudrait-il qu’un jour nous nous trouvions ? » 

L’un des domaines les plus méconnus de l’homme concerne, selon Nietzsche, ses instincts, les pulsions qui régissent son comportement. L’homme a beau comprendre un bon nombre de choses, les élucider, il restera toujours dans l’erreur tant qu’il ne comprendra pas pourquoi il les cherche, et ce que l’étude de celles-ci peut lui apporter, à lui-même en tant qu’homme. En effet, comment combler quelqu’un dont on ignore la constitution de la pensée, de l’esprit ? Nietzsche met donc en avant cette zone d’ombre dans l’humain, que personne ne semble avoir jamais élucidée, ce territoire de méconnaissance de l’humain vis-à-vis de lui-même que plus tard l’on nommera inconscient avec le commencement de la psychanalyse. Ainsi, le philosophe pointe du doigt l’incapacité de l’homme à réussir dans ses actions, puisqu’il le considère incapable de connaître les répercussions qu’elles auront sur lui-même. Il met donc en relief la débilité humaine face au monde extérieure, la faiblesse de celui qui pense savoir alors qu’il ne se connaît pas lui-même : « en aucun cas on n’a encore pu jeter un pont de la connaissance à l’acte. Les actions ne sont jamais ce qu’elles nous paraissent être ! » 

De plus, le langage est également accusé de nourrir ce malentendu qui réside entre supposition de la connaissance et connaissance réelle. Ainsi, Nietzsche explique que l’homme a inventé un langage, des mots pour désigner ce qu’il ressent, mais que finalement il ne sait caractériser que ce qu’il éprouve intensément et qu’il existe encore un champ de possibles tellement important que le langage ne peut le qualifier. Ces quelques termes que l’homme a donc créés pour s’exprimer lui donnent l’illusion qu’il maîtrise son monde, qu’il reconnaît ses émotions. C’est encore une erreur, un masque qui lui cache la vérité du savoir, et qui de plus l’empêche même de chercher plus loin que ce qu’il croit connaître. Ainsi, ce semblant de savoir bloque l’homme dans sa position d’ignorance, ignorance causée par lui et lui seul par son absence totale de recherche de soi-même.

Nietzsche envisage alors une autre théorie : si l’homme ne sait pas différencier ses instincts, ne sait les reconnaître ni choisir lequel est le meilleur, il doit donc les essayer l’un après l’autre, les expérimenter afin de savoir lequel est le plus moral. Car si Nietzsche soulève l’ignorance de l’homme, il ne doute pas de sa capacité à imaginer. Celle-ci est en effet pour le philosophe pleinement exploitée lorsque nous rêvons, car le monde du rêve représenterait la sphère d’évolution de nos pulsions non accomplies durant la journée. L’imagination serait donc la plus active, présente, dans le monde des rêves, mais nous pouvons aussi l’utiliser ailleurs, pour mettre en évidence différentes manières de réagir, comme nous le faisons lorsque nous rêvons.

Nietzsche donne comme exemple le cas d’un homme victime d’une agression verbale en plein marché ; il énumère ensuite les différentes manières d’envisager une réaction face à une telle moquerie. Il estime donc que par l’imagination, nous pouvons recréer les différents types d’instincts qui se proposent à nous dans une telle situation. Ainsi, nous pouvons nous mettre en colère, réagir violemment, nous mettre à rire, chercher un prétexte pour retourner la moquerie sur l’autre, se sentir mal à l’aise… C’est donc notre capacité à imaginer qui nous permet d’expérimenter les différents instincts qui nous sont permis : « Qu’est-ce donc que nos expériences vécues ? Bien plus ce que nous y mettons que ce qui s’y trouve ! Ou devra-t-on même dire : en soi, il ne s’y trouve rien ? Expérimenter, c’est imaginer ? » 

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