Chéri

par

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Colette

Sidonie-Gabrielle Colette,
dite Colette, est une écrivaine française née en 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye dans l’Yonne, d’un père officier de
carrière. Sa mère, Sidonie, dite Sido, qui avait eu deux enfants d’un premier
mariage, exerce une très grande influence sur elle, lui apprend à observer et sentir le monde, guidée par
l’injonction : « Regarde ! », appliquée à la nature, au terroir,
aux animaux, aux êtres. Elle obtient son brevet élémentaire à Auxerre et passe
les vingt premières années de sa vie dans l’Yonne. Son premier mari, Henry
Gauthier-Villars dit Willy, épousé au sortir de l’adolescence à vingt ans, dont
le caractère de viveur contraste grandement avec le sien, exerce lui aussi une
grande influence sur elle. Son œuvre aura surtout pour thème l’échec de l’amour,
sentiment qu’elle ne juge pas honorable ; les sens y primeront sur le cœur
et la sensibilité. Le mystère et la complexité, refusés à l’homme, seront donc
plutôt du côté de l’animal.

En 1900 paraît, sous le nom de son mari, le premier roman de Colette, Claudine
à l’école
, récit à la première personne par une adolescente de sa
dernière année scolaire dans l’école de filles d’une petite ville. Claudine est
une jeune fille lucide et au caractère affirmé, à la personnalité attachante, consciente
de ses charmes et capable de tenir tête à ses professeurs et à la directrice de
l’école, laquelle forme un couple peu dissimulé avec sa plus proche collaboratrice.
Claudine décrit ses compagnes, naïves, rusées ou vicieuses, les quelques
figures masculines qui traversent leur vie, un tel vaniteux et naïf, tel autre
romantique et falot, ainsi que les examinateurs lors du passage de l’examen du
brevet au chef-lieu. La jeune écrivaine excelle à rendre les attitudes, tics et
autres ridicules. Son talent de conteuse
est servi par un style sobre et
sensuel
d’un grand pouvoir
d’évocation
, et ce premier essai
en littérature est couronné d’un grand succès. L’année suivante paraît Claudine
à Paris
, où la petite campagnarde se trouve confrontée à l’agitation de
la grande ville. Elle s’y lie d’amitié avec Marcel, un jeune garçon de sa
famille qu’elle juge avec quelque supériorité, puis avec le père de celui-ci,
qui pense d’abord n’être qu’un père pour la jeune fille. Paraissent deux autres
volumes dans la même série : Claudine en ménage en 1902, où l’on retrouve Claudine après
son mariage avec le père de Marcel, lequel ne l’empêche pas de vivre une
relation ambiguë avec une amie, et Claudine s’en va en 1903, tome centré autour du personnage
d’Annie, une femme mal mariée qui s’émancipe de son époux. Dans ces deux
volumes où Colette cultive le mépris et l’ironie, elle peint aussi un tableau
du snobisme.

En 1904 paraît la première œuvre publiée sous le nom de Colette, Dialogues
de bêtes
, où l’écrivaine met pour la première fois son style simple,
imagé et savoureux au service des êtres sans parole. Elle le fera à nouveau
avec La
Paix chez les bêtes
(1916), Prisons et paradis (1932) et Chats (1936). Après son divorce en 1906, elle
devient mime pendant six ans,
travaille au Moulin Rouge, et se voit entourée d’un parfum de scandale, notamment du fait de sa
bisexualité. La Vagabonde en 1911 et
L’Envers
du music-hall
en 1918 porteront
témoignage de cette période, après La Retraite sentimentale où en 1907 Colette
exprimait sa joie de sortir de captivité mais à la fois sa crainte d’y retomber. Après son deuxième mariage en 1912 avec
le rédacteur en chef du Matin, elle collabore très
activement au journal en tenant des chroniques,
en rédigeant des comptes rendus dramatiques et des contes. Son roman Chéri,
un de ses plus lus, fait en 1920 le
récit de la passion morbide de Léa, une mondaine cinquantenaire de belle apparence,
pour un jeune éphèbe fils d’une de ses amies, courtisé mais indifférent au
monde, seulement « fait pour l’amour ». Colette y analyse l’âme d’une femme qui se sent vieillir,
et qui s’attache à ce qu’elle sait être son dernier amour, avant d’être abandonnée.
Dans La
Fin de chérie
en 1930 on
retrouve le jeune homme trentenaire, ancien combattant, plus profond et
tourmenté qu’il n’y paraissait puisque sa femme s’étant lassée de lui et
retrouvant Léa vieillie et résignée à son sort, il se tue.

Dans La Maison de Claudine,
qui paraît en 1922, Colette réunit
des sortes de petites nouvelles, chacune évoquant un lieu, un personnage, une
circonstance ou une impression. Elle parle longuement de Sido, sa mère, qui
prend soin de son jardin ou de ses animaux aussi bien que de ses enfants, comme
une femme douée d’une sagesse ironique, d’une puérilité douce, très longtemps
et précisément observée sous ses moindres facettes par sa fille. Colette passe
à des portraits d’animaux dans le dernier tiers du livre. Le style de cette
grande contemplatrice sait se faire toujours incisif et l’écrivaine évite le
pittoresque de commande et l’effronterie quelque peu naïve qui lui avait valu
le succès avec ses premiers volumes mettant en scène Claudine. En 1928 paraît La Naissance du jour,
livre du renoncement à l’amour sous
la forme d’un long poème lyrique, écrit en pleine maturité et sérénité, après
son troisième mariage et alors qu’elle s’est établie au Palais-Royal qui sera
sa dernière demeure. C’est la narratrice qui a renoncé à l’amour et doit
repousser les avances d’un jeune décorateur épris d’elle, soucieuse qu’elle est
devenue de son autonomie. C’est dans cette œuvre, qui forme une sorte de bilan doux-amer de sa vie sentimentale,
que l’écrivaine avance que l’amour n’est pas un sentiment honorable. Renoncement
d’une part mais renouveau de l’autre ; le temps qui n’est pas consacré à
l’amour peut l’être au dialogue avec les bêtes, et surtout les chats bien sûr,
aux travaux du jardin et de la maison, à la contemplation de la nature
méditerranéenne. L’auteure s’identifie beaucoup à sa mère, aux cérémonies
qu’elle célébrait avec la nature, le moment de l’aube étant particulièrement important. Colette complète en 1930 le portrait de sa mère dans Sido,
roman à nouveau prétexte à remonter au temps de l’enfance, de la disponibilité
totale
des sens et de l’esprit, temps mythique où s’est nouée l’étroite
complicité de l’écrivaine avec la truculence et les rythmes de la nature.
Au-delà d’une pure évocation pleine de nostalgie, Colette s’efforce d’analyser
la personnalité de sa mère et l’amour qui liait ses parents.

Dans La Chatte en 1933 l’écrivaine révèle le caractère
des hommes par le biais de leurs rapports avec Saha, la chatte d’Alain dont il
est parfaitement épris. Alors qu’il emménage dans un appartement avec sa femme
et l’animal, la cohabitation devient difficile au point que l’épouse ne pense
plus qu’à se débarrasser de sa rivale, laquelle, qui ne lutte pas avec les
mêmes armes, semblent toujours agir en toute discrétion. Poussée du balcon puis
ressuscitée, elle ne manquera pas de dénoncer son agresseuse. En 1936 dans Mes apprentissages,
Colette évoque les débuts de sa carrière littéraire, le rapport ambigu qu’elle
entretient avec ses premières œuvres, qui furent un moyen de conquérir la
liberté. En 1944, Colette devient
membre de l’Académie Goncourt. En 1948 paraissent ses Œuvres
complètes
. Dans Le Blé en herbe en 1954 Colette rend
hommage à la sensibilité et la générosité féminines qui prennent les
traits de Vinca, une adolescente de quinze ans qui sait déjà aimer, et qui
sauve Philippe avec laquelle elle a grandi après que celui-ci a été séduit par
une aventurière. Dans ses derniers romans, L’Étoile Vesper (1946) et Le
Fanal bleu
(1949), Colette montre une figure de stoïcienne, acceptant la maladie et la mort, son lent dérivement, sereine
face au destin. Malgré ces thèmes ces derniers textes sont pleins de vitalité et
de courage, et la romancière y fait toujours preuve de la même curiosité, en
dépit de la douloureuse arthrite des jambes qui la tient immobilisée au fond de
son lit à partir de 1949.

 

Colette meurt en 1954 à Paris. On parle d’elle comme d’une écrivaine capable au plus
haut point de débanaliser le réel,
grâce à des facultés d’accueil,
d’émerveillement et de jeunesse
rares. Elle aura, en fine psychologue,
proche en cela de Proust qu’elle aimait, peint toute une galerie de femmes,
représentées délicates, souples et féroces comme des chattes, en parfaite peintre animalière qu’elle était. Toute
son œuvre peut être vue comme l’acquisition d’une certaine sagesse à travers la connaissance
de soi
et l’observation des autres,
une série d’Essais à la Montaigne, le
patient apprentissage d’un humanisme.
Son style sensuel, le soin accordé à
la phrase comme au paragraphe, au choix de l’épithète, a été maintes fois loué
par ses pairs. Montherlant par exemple la plaçait à cet égard devant Valéry et
Gide.

 

 

« Je crève, entends-tu,
je crève à l’idée que je n’ai que seize ans ! Ces années qui viennent, ces
années de bachot, d’examens, d’institut professionnel, ces années de
tâtonnements, de bégaiements, où il faut recommencer ce qu’on rate, où on
remâche deux fois ce qu’on n’a pas digéré, si on échoue… Ces années où il
faut avoir l’air, devant papa et maman, d’aimer une carrière pour ne pas les
désoler, et sentir qu’eux-mêmes se battent les flancs pour paraître
infaillibles, quand ils n’en savent pas plus que moi sur moi… »

 

Colette, Le Blé en
herbe
, 1954

 

« À l’heure des lampes,
elle exulte, déchire des journaux, vole des pelotons, chausse d’invisibles
sabots et mène un galop de poulain qui la lance au milieu de la table, où elle
devient un amical petit bélier qui nous pousse le menton de son front
vigoureux, râpe la joue d’Annie avec une langue en brosse à dents et se sert de
ma tête comme d’une passerelle pour sauter sur la cheminée.

Elle m’aime déjà, sans que
j’oublie pourtant ma chère Fanchette d’autrefois… Pauvre Fanchette blanche,
qui avait une si jolie âme de provinciale moderne, et s’appliquait avec tant de
conscience à toutes les choses de la vie ! Elle dormait très fort, courait
beaucoup, mangeait longtemps, chassait assidûment. Qu’a-t-il fallu ? un os
de poulet un peu plus pointu… et l’or vert de ses yeux s’est injecté, ses
griffes ont battu l’air et labouré sa gorge bombée de pigeon blanc — et il n’y
avait plus de Fanchette !… »

 

Colette, La Retraite sentimentale, 1907

 

« – Mademoiselle
Claudine, dit sévèrement la Directrice, je vous engage à vous contenir. Si vous
recommencez à battre vos compagnes, je me verrai forcée de ne plus vous
recevoir à l’école.

Elle tombe mal, je suis
lancée ; je lui souris avec tant d’insolence qu’elle s’emballe tout de
suite :

– Claudine, baissez les
yeux !

Je ne baisse rien du tout.

– Claudine, sortez !

– Avec plaisir, Mademoiselle
! »

 

Colette, Claudine
à l’école
, 1900

 

« Ma mère me laissait
partir, après m’avoir nommée « Beauté, Joyau-tout-en-or » ; elle
regardait courir et décroître sur la pente son œuvre, « chef-d’œuvre »,
disait-elle. J’étais peut-être jolie ; ma mère et mes portraits de ce
temps-là ne sont pas toujours d’accord… Je l’étais à cause de mon âge et du
lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par la verdure, des cheveux
blonds qui ne seraient lissés qu’à mon retour, et de ma supériorité d’enfant
éveillée sur les autres enfants endormis. »

 

« Car j’aimais tant
l’aube, déjà, que ma mère me l’accordait en récompense. J’obtenais qu’elle m’éveillât
à trois heures et demie, et je m’en allais, un panier vide à chaque bras, vers
des terres maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la rivière,
vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues. »

 

Colette, Sido, 1930

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