Chéri

par

Léa de Lonval

Léa est une ancienne demi-mondaine, c’est-à-direqu’elle a gagné sa vie en se faisant entretenir par des hommes riches. Elle amaintenant quarante-sept ans et elle a gagné son indépendance financière :elle vit dans une aisance certaine. De son vrai nom Léonie Vallon, « blondeadulée » du temps de sa jeunesse, grande et élancée, elle vit dans unebelle demeure bourgeoise. Chaque jour elle passe des heures à entretenir soncorps qui, malgré tous ses efforts, vieillit. Poudres, laits, onguents… Uneheure est nécessaire à sa toilette du matin. En outre, elle aime « l’ordre,le beau linge, les vins mûris, la cuisine réfléchie » – une femme raffinéedonc, une femme de la bourgeoisie aisée qui n’aime pas les extravagances, dumoins au premier abord.

Elle n’a plus qu’une passion : Chéri.Elle l’a initié aux jeux de l’amour quand il était adolescent et s’afficheouvertement depuis six années avec le jeune homme de vingt-six ans. C’est ellequi l’a poussé à développer un corps d’athlète en lui présentant Patron, unentraîneur de boxe. Elle le gâte comme un enfant capricieux qu’il est, luipasse ses mauvaises manières. Elle lui parle comme une mère à son petit, etn’accorde aucun crédit à son éventuelle maturité. Elle le connaît depuisl’enfance et agit envers lui comme une seconde mère, une grande amieraisonnable et indulgente, à ceci près qu’elle l’a initié aux jeux de l’amour.Les initiatrices existent depuis la nuit des temps, mais elles n’occupent lavie d’un garçon que le temps d’une saison. Dans le cas présent, Léa et Chériforment un couple, sinon un ménage, qui dure depuis six ans.

Pourtant, l’amour qu’elle éprouve pour lui estprofond, et il est d’autant plus étonnant de voir avec quel apparentdétachement elle envisage le mariage de son jeune amant : « Il fautmarier Chéri. » dit-elle en bonne maman de substitution. Cependant, unefois le mariage fait, elle disparaît sans laisser de trace, et va cacher sonprofond chagrin loin de Paris, se consolant dans les bras de quelques amants depassage. Lorsqu’elle revient, elle ne sollicite pas Chéri, c’est lui qui vientà elle, et son cœur s’emballe comme celui d’une adolescente, jusqu’à nourrir levain espoir qu’il fasse marche arrière et revienne à elle… Mais un miroirimpitoyable lui renvoie alors son propre reflet : « Une vieille femmehaletante répéta dans le miroir oblong son geste, et Léa se demanda ce qu’ellepouvait avoir de commun avec cette folle. » Cette vision annihile ses vainsespoirs, la ramène à la cruelle réalité de son âge et la fait tomber dans lapénombre de la vieillesse.

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