David Golder

par

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Irène Némirovsky

Irène Némirovsky, écrivaine
russe d’expression française, est née en 1903
à Kiev, alors comprise dans l’Empire russe, dans une famille de la haute bourgeoisie dont le père est un
des banquiers les plus importants de Russie. Son enfance est malheureuse et
solitaire : son père est tenu loin du foyer par ses activités, et la forte
animosité de sa mère à son égard constituera la matière de plusieurs de ses
œuvres. L’enfant se réfugie dans la lecture, puis plus tard l’écriture. Son
éducation, assurée par d’excellents précepteurs, est soignée. La première
langue qu’on lui enseigne est le français
qu’elle apprend auprès de sa gouvernante, avant même de savoir parler russe. Polyglotte précoce, elle saura
s’exprimer couramment en six langues, dont le basque et le finlandais. La
famille, quand elle ne fait pas des séjours en Crimée, vient passer l’été à
Biarritz, Saint-Jean-de-Luz, Hendaye ou la Côte-d’Azur. En 1914, elle
s’installe à Saint-Pétersbourg.

À quinze ans, la jeune
fille s’essaie à l’écriture en
s’inspirant de modèles russes dont
Ivan Tourgueniev. Elle lui emprunte une technique
romanesque
qu’elle conservera peu ou proue toute sa vie, consistant à développer
une matière annexe à l’histoire dans des carnets, où l’écrivaine juge et
critique même son œuvre, de façon à ce que ne soit conservé dans la version
finale qu’un texte épuré. Malgré les événements entourant la révolution russe,
la jeune fille, comme à tous les moments de sa vie où l’Histoire vient
bousculer sa vie, conserve un lien fort avec la littérature et lit Platon,
Oscar Wilde, Huysmans ou Maupassant. Le père étant recherché, la famille doit fuir fin 1918 pour la Finlande,
tous déguisés en paysans. Irène à cette période compose notamment des poèmes en
prose inspirés d’Oscar Wilde. La famille vit ensuite peu de temps à Stockholm
avant d’embarquer pour Rouen et de s’installer à Paris.

Là, le père reconstitue sa
fortune et la famille Némirovsky retrouve un riche train de vie. Irène étudie les
lettres à la Sorbonne et publie de petits
contes
dit drolatiques dans le magazine Fantasio.
Le Matin et Les Œuvres libres accueillent également ses textes. C’est dans ce
dernier recueil mensuel qu’elle publie en 1923
Le Malentendu
, son premier roman qu’elle a composé à dix-huit
ans. Alors qu’il se trouve en vacances à Hendaye, le héros, Yves Harteloup, un
jeune homme de retour du front, modeste employé déclassé, issu de la grande
bourgeoisie, s’éprend de Denise, une femme mariée appartenant à son ancien
milieu. Mais celle-ci s’avère égoïste et capricieuse et finit par se détourner
de son nouvel amant, quelque peu mélancolique et fuyant, et accepter la
compagnie d’un nouvel homme. Ce récit de le perte de l’innocence, plein d’amertume,
montre une plume déjà mûre qui se fait surtout remarquer avec David
Golder
, roman paru en 1929
avec quelque difficulté, puisque Bernard Grasset, qui veut l’éditer, doit
passer une annonce dans le journal pour en retrouver l’auteure, qui l’a envoyé en
oubliant d’indiquer son nom. Ce roman de
mœurs cruel
, dont le cadre est le monde
de la finance
dans la Russie soviétique des années 1920, raconte l’histoire
d’un banquier ruiné, trompé par ses associés, délaissé par sa femme volage, qui
décide de tenter une dernière aventure et de se refaire, à la fois dans un
geste d’orgueil et pour sa fille Joyce, ingrate au possible, avant de mourir
d’épuisement. La jeune écrivaine y déploie un style féroce pour décrire un monde cruel où tout semble mû par
l’argent ; les thèmes centraux du roman sont la richesse et le dénuement.
La critique le salue comme un chef-d’œuvre – Robert Brasillach notamment loue
son style –, le succès est
immédiat ; il est adapté dès 1930 au théâtre puis en 1931 par Julien
Duvivier au cinéma.

En 1930 dans Le Bal Irène Némirovsky s’inspire de
son histoire familiale pour mettre en scène Antoinette, une adolescente de
quatorze ans confrontée à la dureté de sa mère, une femme sèche et vaniteuse dont
le caractère apparaît inspiré de celui de la mère de l’auteure, qui interdit à
sa fille de participer au grand bal que la famille, récemment embourgeoisée,
organise pour signer son entrée dans le monde – et ce car l’âge d’Antoinette,
qui devient femme, risque de dénoncer le sien et de la vieillir aux yeux de
tous, pense-t-elle. Antoinette saura se venger en jetant dans la Seine les
invitations qui lui ont été confiées. À nouveau c’est une histoire cruelle que
conte l’écrivaine qui n’a pas trente ans, sur la vanité des rites sociaux et les tourments de l’adolescence. Ce roman est à nouveau adapté au cinéma
où Danielle Darrieux fait son apparition. En 1935 dans Le Vin de la solitude, la matière
est à nouveau autobiographique. L’écrivaine conte un nouveau huis-clos familial parmi les exilés
russes, en mettant en scène Hélène, une jeune fille tentant d’échapper à
l’emprise de sa mère et de s’affirmer comme une femme autonome. Le roman, écrit
avec une apparence de détachement, met en avant le regard sans concession que
pose la jeune femme sur les adultes. Irène Némirovsky déploie ses talents
d’analyse psychologique l’année suivante dans Jézabel, le récit du procès de Gladys Eysenach, une belle
femme dont les traits fatigués dénoncent l’âge, accusée d’avoir assassiné son
amant de vingt ans. Toute l’histoire de sa vie, à travers une série de témoins,
est retracée depuis sa jeunesse dorée, son exil, en passant par ses succès
auprès des hommes, jusqu’au geste fatal. C’est aussi un portrait psychologique
qui apparaît, celui d’une femme, pendant du Dorian Gray d’Oscar Wilde, terrorisée
par son vieillissement, vaniteuse, maladivement séductrice, souhaitant que sa
fille reste un enfant, et – d’où le parallèle avec la figure biblique opéré par
le titre –, désireuse d’entretenir un culte autour de sa personne, consentant
pour cela aux plus odieux sacrifices. L’écrivaine expose à travers elle des
exemples d’ambivalence affective et les contradictions de l’âme humaine. Durant
ces années 1930, Irène Némirovsky, qui enchaîne la publication d’un à deux
romans par an, ainsi que celle de nouvelles dans La Revue de Paris, Candide et
La Revue des Deux Mondes, est devenue
une écrivaine reconnue dont l’œuvre est saluée par des écrivains très divers, de Drieu la Rochelle à
Kessel, en passant par Paul Morand et Cocteau.

Irène Némirovsky livre un
roman aux accents stendhaliens avec La Proie, paru en 1938, dont le héros, Jean-Luc Daguerne,
un jeune homme de vingt ans ambitieux dont le père a connu la ruine, veut faire
son chemin dans le monde, sur fond de crise économique, de montée du chômage en
même temps que d’une grande angoisse alors que le monde s’apprête à sombrer à
nouveau dans la guerre. Dans ce roman moderne, le destin individuel du héros
rejoint donc l’Histoire au gré d’une course
éperdue
, jonchée d’espoirs brisés, vers un gouffre annoncé. Dès 1935,
l’écrivaine avait demandé la
naturalisation française 
; on la lui refuse à nouveau en 1938. Avec
son mari Michel Epstein, elle refuse de
s’exiler
et elle se convertit au catholicisme en 1939 en se faisant
baptiser. Les lois antisémites d’octobre 1940, qui prévoient l’aryanisation de certains milieux,
valent au mari la perte de son emploi dans la banque et en 1941 ils rejoignent ensemble
leurs deux filles chez la famille de leur gouvernante à Issy-l’Évêque, un petit village du Morvan, en Saône-et-Loire.
Passée de coqueluche du Tout-Paris au statut de paria portant l’étoile de David, Irène Némirovsky
signale sans révolte qu’elle connaît la couleur funeste de son destin dans sa
correspondance. Elle continue cependant d’écrire abondamment, se doutant que
ses dernières œuvres seront publiées posthumément. En juin 1941, elle et son
mari vont se faire recenser.

Irène Némirovsky est arrêtée en juillet 1942 par des
gendarmes français, internée à Pithiviers puis déportée à Auschwitz, malgré les démarches de son mari pour
demander de l’aide à des gens haut placés. Elle est immatriculée au camp
d’extermination de Birkenau puis assassinée
par les nazis
le 17 août 1942.
Son mari est également assassiné à Auschwitz en novembre de la même année,
après avoir confié une valise contenant le manuscrit de Suite française à ses filles.

L’antisémitisme d’Irène Némirovsky, sous la forme d’une « haine de soi », est souvent pointé
du doigt bien qu’elle s’en soit défendue, répondant n’avoir décrit que ce dont
elle avait été témoin. Elle a publié de nombreuses fois dans le journal Gringoire,
pourtant connu pour ses positions antisémites, par exemple Les Rivages heureux en 1934, mais encore Fraternité en 1937, Le
Spectateur
en 1939 ou Le Sortilège
en 1940. Victime de l’aryanisation du milieu de l’édition, lâchée par le
collaborationniste Bernard Grasset, elle a continué de publier sous pseudonyme, notamment dans Gringoire :
La Confidente, L’honnête homme, L’Inconnu,
L’Ogresse y paraissent ainsi en 1941
sous les noms de Pierre Nérey et Charles Blancat. Plusieurs Juifs dans ses
romans apparaissent comme des personnages chez lesquels les sentiments ont fait
place au seul amour de l’argent ; elle les décrit même physiquement
ressemblants aux stéréotypes et caricatures qu’on véhiculait alors. Lors
d’une interview donnée en juillet 1935 à L’Univers
israélite
, elle se déclarait fière d’être juive mais établissait un
distinguo dangereux entre les Israélites établis en France depuis longtemps et
ceux, cosmopolites, dont elle dénonçait la vénalité.

Irène Némirovsky a connu
une vie posthume riche. Dès
l’immédiate après-guerre paraissent sa biographie de Tchekhov et plusieurs
romans inédits ; puis en 1985 se succèdent des rééditions de ses œuvres,
notamment dans les Cahiers rouges de Grasset. On réunit également plusieurs de ses
nouvelles dans des recueils. Mais c’est
surtout un roman inédit paraissant en 2004
qui fait sensation, remportant même le prix
Renaudot
, décerné pour la première fois à un auteur mort, et se voit reçu
par une presse aussi élogieuse que pour David Golder. Le roman Suite française, inachevé, n’est constitué que de deux tomes qui devaient
être suivis de trois autres. Dans le premier, l’écrivaine se focalise sur l’exode de juin 1940 en montrant combien
il avait nivelé les classes sociales, qui se fondent dès lors en « un troupeau en déroute » d’« une
singulière uniformité » et apparaissent
égales devant la peur. Cet épisode de l’histoire devient l’occasion de dénoncer
les petites lâchetés de chacun et
les élans de solidarité fragiles en ces temps où les caractères se révèlent
plus à nu, où chacun semble désormais penser davantage à sa propre survie, et
où la dignité des apparences paraît être devenue accessoire. La deuxième partie
se concentre sur l’accommodation des
Français à l’Occupation
et les différentes attitudes qu’il est possible
d’adopter lorsqu’il s’agit d’accueillir chez soi l’occupant : se montrer
conciliant, le défier, afficher du mépris… La situation et la frustration des
habitants engendrent alors des tensions sociales dans un pays qui apparaît inerte et
apeuré
. Suite française est un
des premiers romans sur la Seconde Guerre mondiale, dont l’action sans héros se
situe loin des tranchées, et où les premières petites manifestations de
résistance et de collaboration se font sans éclat. Le fait historique s’y efface
au profit de la description des réactions des Français, d’un portrait de l’âme
française.

 

 

« Et dire que personne
ne le saura, qu’il y aura autour de ça une telle conspiration de mensonges que
l’on en fera encore une page glorieuse de l’Histoire de France. On se battra
sur les flancs pour trouver des actes de dévouement, d’héroïsme. Bon
Dieu ! ce que j’ai vu, moi ! Les portes closes où l’on frappait en
vain pour obtenir un verre d’eau, et ces réfugiés qui pillaient les
maisons ; partout, de haut en bas, le désordre, la lâcheté, la vanité,
l’ignorance ! Ah ! Nous sommes beaux ! »

 

« On sait que l’être
humain est complexe, multiple, divisé, à surprises, mais il faut un temps de
guerre ou de grands bouleversements pour le voir. C’est le plus passionnant et
le plus terrible spectacle […] ; le plus terrible parce que le plus vrai ;
on ne peut se flatter de connaître la mer sans l’avoir vue dans la tempête
comme dans le calme. Celui-là seul connaît les hommes et les femmes qui les a
observés en un temps comme celui-ci. »

 

Irène Némirovsky, Suite française, 1942-2004

 

« Et puis, de n’avoir
pas été une enfant quand il était temps de l’être, il semble que l’on ne peut
jamais mûrir comme les autres ; on est fané d’un côté et vert de l’autre,
comme un fruit trop tôt exposé au froid et au vent… »

 

Irène Némirovsky, Le Vin de la solitude, 1935

 

« Pourquoi vous et vos
pareilles craignez-vous tant que l’on sache votre âge ?… Si vous aviez commis
un crime, vous en auriez moins honte. »

 

Irène Némirovsky, Jézabel, 1936

 

« Attendre… et ces
mauvais désirs… pourquoi cette envie honteuse, désespérée, qui ronge le cœur
en voyant passer deux amoureux au crépuscule, qui s’embrassent en marchant et
titubent doucement, comme ivres… Une haine de vieille fille à quatorze ans ?
Elle sait bien pourtant qu’elle aura sa part ; mais c’est si long, ça ne
viendra jamais, et, en attendant, la vie étroite, humiliée, les leçons, la dure
discipline, la mère qui crie… »

 

Irène Némirovsky, Le Bal, 1930

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