Du monde entier

par

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Blaise Cendrars

Blaise Cendrars – nom de
plume de Frédéric Louis Sauser – est un écrivain français d’origine suisse né
en 1887 à La Chaux-de-Fonds (canton
de Neuchâtel, Suisse) dans une famille bourgeoise francophone. Entre six et dix
ans, il étudie à Naples, puis sa famille vit en Égypte, en Angleterre puis à
nouveau en Suisse, selon les besoins de son père homme d’affaires. Alors qu’il
est en pension en Allemagne, Frédéric fugue à quinze ans et erre un temps,
avant de poursuivre des études imposées par ses parents dans une école de
commerce de Neuchâtel. De dix-sept à vingt ans, il devient apprenti en Russie,
travaille aux côtés d’un horloger, principalement à Saint-Pétersbourg. Il y fréquente
la Bibliothèque impériale où un employé l’encourage à écrire. En 1907 il aurait publié dans une
traduction russe sa première œuvre, La Légende de Novgorode, un long
poème en vers libre, à la matière autobiographique, évoquant les années en
Russie du poète, ainsi qu’Hélène, une femme aimée morte dans un incendie. Le
texte, dont un exemplaire aurait été retrouvé en Bulgarie en 1995, serait
cependant issu d’une falsification. Ce poème pourrait donc être considéré comme
perdu. Cendrars en avait parlé lui-même comme d’une « épopée cocasse et
héroïque ». Quand il revient en Suisse en 1907, il étudie un temps la
médecine, avant de séjourner à Paris puis à nouveau en Russie.

En 1911, Blaise Cendrars est à New
York
où il a rejoint sa future femme qu’il avait rencontrée à Berne. Là il écrit
les 205 vers de son poème Les Pâques à New York dans lequel le poète met en regard des
images de la piété médiévale et d’autres fiévreuses du quotidien de la ville où
il séjourne. Cendrars y évoque aussi le règne de l’argent-roi et montre de la
sympathie pour les plus pauvres. Il emploie à cette occasion pour la première
fois son pseudonyme. Rentré à Paris
en 1912, Cendrars se lie à Apollinaire et aux peintres de l’école de Paris dont Delaunay, Modigliani, léger et Chagall.
Dans La
Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France
qui paraît en 1913, Cendrars, évoquant la Russie, mêle
des impressions de violence, de tristesse, et restitue un climat de guerre et
de révolution. Le texte est mis en regard d’illustrations de Sonia Delaunay. Le
tout forme un poème-tableau de deux mètres de hauteur présenté sous la forme
d’un dépliant. Le Panama ou les Aventures de mes sept oncles qui paraît en 1914 est plus cosmopolite, de par la
narration assumée par sept protagonistes, aventuriers partis aux quatre coins
du monde et presque tous atteints du mal du pays ; l’aventure y a donc
quelque chose de douloureux. Entre 1913
et 1919, Cendrars écrit ses Dix-neuf
Poèmes élastiques
, qui rompent avec toute la tradition poétique. Le
style du poète s’y fait fiévreux, agité, au point que la ponctuation en est
oubliée, Cendrars enchaînant les évocations de ses sensations immédiates. Jouant
avec les règles, il innove aussi par ses recherches touchant la présentation
typographique dans La Guerre au Luxembourg (1916)
et Sonnets
dénaturés
(1923). En 1917, Au cœur du monde, que
Cendrars considérait comme une de ses œuvres les plus importantes, évoque le
retour du poète dans la maison et la ville de ses origines, et jusqu’à sa vie
prénatale. Aux côtés d’Apollinaire, Cendrars devient un grand poète de l’esprit nouveau, créant une
poésie dynamique, profuse. Pendant la Grande Guerre, Cendrars s’engage dans la
Légion étrangère dès 1914 ; il est en outre le signataire d’un appel aux
étrangers résidant en France, à son image, à lutter contre l’Allemagne. En 1915, son bras droit, gravement
blessé, doit être amputé ; il
devra apprendre à écrire de la main gauche. En 1916, il est naturalisé français.

Critique d’art en 1919 dans Peintres, compilateur
pour son Anthologie nègre de 1921, qui réunit des contes de la
tradition orale africaine, en parallèle de ses voyages, à partir de 1924, Cendrars écrit des poèmes de circonstance,
souvent brefs, livrant ses impressions
de route
au gré de ses déplacements en Amérique
du Sud
surtout. Il les réunit dans Kodak en 1924, qui deviendra Documentaire,
puis Feuilles
de route
(1924-1928) et Sud-américaines (1926). En 1925 dans son premier roman, L’Or. La merveilleuse histoire du général Johann
August Suter
, Blaise Cendrars suit le parcours du personnage éponyme,
un aventurier peu scrupuleux qui, parti du Havre en 1834, arrivé à New York,
est irrésistiblement attiré vers l’Ouest des États-Unis et la région féconde de
la Californie. Il se livrera
notamment, pour arriver à ses fins, à la traite des populations canaques après
être passé à Honolulu, qu’il emploie sur de vastes concessions qu’il parvient à
obtenir sur des terres encore peu explorées. Il doit lutter contre les
populations indiennes et parvient à édifier rapidement un petit empire nommé la Nouvelle Helvétie. À partir de 1848, la découverte d’or sur ses terres et la ruée qui s’ensuit engendrent paradoxalement
sa chute. Il se battra pour faire reconnaître ses titres de propriété mexicains
après le rattachement de la Californie aux États-Unis, au gré d’un long procès au terme duquel il n’est plus
qu’une loque humaine. À travers le parcours d’un homme, Cendrars raconte aussi dans
de vives couleurs un pan de l’histoire des États-Unis en construction.
L’écrivain connaît un très grand succès
avec ce premier roman.

En 1926 Cendrars fait paraître Moravagine, une œuvre entre le roman d’aventures surréaliste et le
poème en prose où le lecteur suit le singulier parcours et la vie sauvage du personnage
éponyme, dernier descendant d’une famille royale déchu, interné dans un hôpital
psychiatrique après avoir éventré son épouse à laquelle il avait été marié à
six ans. Ses nombreuses pérégrinations sont racontées à travers le regard d’un
jeune médecin spécialiste des maladies mentales qui l’accompagne. Celui-ci va
observer Moravagine dans ses accès de folie,
de violence et de destruction, après l’avoir aidé à
s’évader de l’institution de Waldensee qui les hébergeait. Moravagine est
présenté comme un fauve mû par un génie
du mal
, qui le pousse notamment à commettre plusieurs assassinats de femmes et d’enfants. Pendant la Première Guerre
mondiale il est un temps pilote de bombardier. Il termine sa vie dans une
grande exaltation, morphinomane, graphomane, dans la conviction de vivre sur la
planète Mars. Le mélange de cruauté,
de sensualité et de lyrisme de la prose de Cendrars est
très bien accueilli par la critique. Dans les années 1930, l’écrivain se fait grand reporter ; il travaille
notamment pour Paris-Soir, se trouve
sur le Normandie pour son inauguration,
visite Hollywood, se lie d’amitié avec Henry Miller. Quand la Seconde Guerre
mondiale éclate, il devient reporter de guerre auprès de l’armée britannique.

Retiré à Aix-en-Provence après la défaite de 1940, après quelques années de silence,
Cendrars commence à écrire en 1943 L’Homme foudroyé (1945), premier volume d’une tétralogie de souvenirs que viendront
compléter La Main coupée (1946), évocation très vivante de la
Grande Guerre, Bourlinguer (1948) qui enchaîne les évocations de
ports européens, chacun formant le cadre d’un récit, et Le Lotissement du ciel (1949) où l’auteur se livre à une
exploration de l’inconscient. Dans ces textes écrits sur un mode rhapsodique, l’auteur ne suit aucune
chronologie mais plutôt son humeur, mêlant les époques et passant d’un
continent à l’autre, entre voyage picaresque et errance gitane. Plus que le
périple physique de sa vie, Cendrars fait aussi le tableau d’un univers intérieur, peuplé des
personnages de ses lectures variées. C’est aussi une quête initiatique, une conquête de la maîtrise de soi et de
l’écriture
, jamais acquise, car l’écrivain, « foudroyé », dit se
consumer et renaître sans cesse, en écho au pseudonyme de l’auteur, mélange de
« braise » et de « cendres ». En 1944 ont été publiées pour la première fois ses Poésies
complètes
chez Denoël ;
elles paraissent en 1957 sous le
titre Du monde entier au cœur du monde.

 

Blaise Cendrars meurt en 1961 à Paris, après avoir subi deux attaques cérébrales en 1956 et
1958. Il est considéré comme l’un des plus grands poètes français de la
première moitié du XXe siècle, l’aventurier, l’homme d’action
par excellence, aimant à mener une vie dangereuse, ne se pensant pas comme
un homme de lettres, et même dédaigneux des artistes. Sa poésie est celle d’un émerveillement devant les êtres et les
paysages, au gré d’un grand arpentage du
monde
, au travers d’une voix qui restitue ses expériences et ses
impressions sur un mode familier et merveilleux à la fois. Sa poésie,
polyphonique et cadencée, a subi l’influence du modernisme cubiste et
simultanéiste. Dans ses récits à la matière autobiographique, la langue très imagée de Blaise Cendrars donne
une saveur particulière aux moindres anecdotes.

 

 

« Et alors, j’ai pris
feu dans ma solitude car écrire c’est se consumer… L’écriture est un incendie
qui embrase un grand remue-ménage d’idées et qui fait flamboyer des
associations d’images avant de les réduire en braises crépitantes et en cendres
retombantes. Mais si la flamme déclenche l’alerte, la spontanéité du feu reste
mystérieuse. Car écrire c’est brûler vif, mais c’est aussi renaître de ses
cendres. »


Blaise Cendrars, Lettre à Edouard Peisson, Aix-en-Provence, 21 août 1943

 

« Où est l’art militaire
là-dedans ? Peut-être qu’à un échelon supérieur, à l’échelon suprême,
quand tout se résume à des courbes et à des chiffres, à des directives
générales, à la rédaction d’ordres méticuleusement ambigus dans leur précision,
pouvant servir de canevas au délire de l’interprétation, peut-être qu’on a
alors l’impression de se livrer à un art. Mais j’en doute. La fortune des armes
est jeu de hasard. »

 

Blaise Cendrars, La Main
coupée
, 1946

 

« La liberté, le
bonheur du genre humain ? Mais c’est du fric qu’il s’agit, et de rien
d’autre, du fric pour financer la guerre, et rien d’autre, et l’alimenter, et
le genre humain peut toujours crever, faute de pain, esclave des machines et
sous la coupe des politiciens et des fonctionnaires, qui ne brandissent plus le
fouet comme les maîtres de naguère pour faire se courber les échines, mais on
fait avancer les robots qui broient entre leurs mâchoires automatiques les
réfractaires et les individus et dont l’anus également automatique, ne pisse
pas du sang, ne rend pas des excréments mais éjecte des rondelles d’or en
série, nettes, astiquées, brillantes, hypnotiques, exactement calibrées et du
même poids : l’Unité. »

 

Blaise Cendrars, Le
Lotissement du ciel
, 1949

 

« Le port.

Le port de New York.

1834.

C’est là que débarquent tous
les naufragés du vieux monde. Les naufragés, les malheureux, les mécontents.
Les hommes libres, les insoumis. Ceux qui ont eu des revers de fortune ;
ceux qui ont tout risqué sur une seule carte ; ceux qu’une passion
romantique a bouleversés. »

 

Blaise Cendrars, L’Or, 1925

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